Anonymes, 3

Ils sont assis sur ce banc tous les soirs. Ils ont des discussions animées sur les livres, la vie et les femmes, se chicanent parfois, rient beaucoup. Le troisième compère, vieux coupe-vent bleu sale et cheveux longs, part nonchalamment, se retourne et lance aux autres :

« Lui dites pas que vous m’avez vu, à chaque fois ça cause des soucis, j’veux pas qu’y’ait du souci entre nous, c’est une chouette dame, ma Coco. »

Les deux autres acquiescent gravement.

Je passe à leur hauteur. Le plus vieux, cheveux gris et bedaine à l’air, m’appelle et me demande :

« Hey Princesse, t’as une pièce pour des vieux bonimenteurs dans not’ genre ? »

Je ralentis, lui adresse un léger sourire et hoche la tête de gauche à droite.

« C’est pas grave, Princesse, on s’enivrera de ton sourire, à la place. »

C’est dit avec la voix rocailleuse d’un type qui a trop fumé, trop crié, trop bu, trop vécu peut-être, mais surtout avec gentillesse et douceur.

« Hey, Princesse ! T’as de très jolis yeux ! Des vrais yeux de Princesse ! »

Je réajuste mes lunettes noires sur mon nez, souris intérieurement et décide, pour une fois, de ralentir le pas.


Anonymes, 2

Il est rentré en premier dans le bus. Casquette, T shirt clair avec une tâche noir sur l’épaule gauche, jean et vans. Elle le suit de près, avec une démarche légèrement chancelante. Elle a de grands et maigres membres, une longue crinière blonde décolorée, un débardeur à dos nageur noir trop grand, un mini short en jean bleu clair au bas reboulé.

Il s’arrête juste devant moi et me tourne le dos, s’accroche à la barre centrale. Elle le rejoint, passe son bras droit autour de sa taille et niche son visage dans le creux de l’épaule gauche de son compagnon.

Ils ne parlent pas.

De temps en temps, elle lève légèrement son menton pour le regarder, l’embrasse dans le cou –elle ne peut pas atteindre ses lèvres et cache de nouveau son visage.

Il ne la regarde pas. Il fixe un point immobile au dessus de la porte.

Elle passe son second bras autour de sa taille et serre plus fort. Il l'observe, puis la force à relever la tête avec sa main gauche.

Son maquillage a coulé dans ses larmes. Il place ses deux pouces aux coins internes de ses yeux et exerce une pression vers l’extérieur de son visage, séchant ses joues et étalant son mascara.

Puis il relève la tête, retrouve son point à fixer, tandis qu’elle enfoui son visage dans le creux de l’épaule gauche de son compagnon.

Je descends du bus et mettrai plusieurs minutes à sortir de leur bulle.


Anonymes, 1

Il porte son casque de scooter en protège coude. Il est plutôt grand, brun, jean un peu usé, veste légère. Surtout, il s’impatiente.

Il dit « Allez ! Allez ! Viens ! On va pas passer la soirée là ! »

La curiosité me titille et je me retourne pour voir la personne à laquelle s’adressent ces mots. Je m’attends à une grande brune à mèche, filiforme, vêtue d’un jean slim et d’une chemise tartan cintrée. Et je me retourne sur… Un vieux labrador gras au regard fatigué qui, si on en juge par le fait qu’il vient de s’asseoir doucement sur le trottoir, n’a pas les mêmes projets que son bipède pour la soirée.

L’homme coiffe son casque, s’assoit, démarre son scooter et lève le ton.

« Allez, je te dis ! Viens ! Dépêche-toi vieille chose ! »

Le chien ne se sent de toute évidence pas concerné par ce terme.

« Allez ! Hop ! Zou ! Debout ! On y va ! »

Le Grü, scandalisé, souffle à mon attention « Il ne compte tout de même pas faire courir ce vieux clebs derrière lui en scooter ?! »

Le chien finit par se lever, nous le jurerions, dans un soupir.
Nous le regardons, médusés, commencer à marcher lentement. Les félicitations de l’homme ne le motivent pas à trottiner. Arrivé à sa hauteur, il s’arrête et, mollement, place ses deux pattes avant sur le repose-pied du scooter. Il fait une pause dans cette position, regarde dans notre direction, hésite, puis fait suivre son train arrière.

L’homme lui caresse la tête, l’entoure de ses jambes et démarre.