Il est juste devant moi à la caisse de ce petit supermarché. Le temps a sévèrement marqué son visage. Je lui donne une bonne cinquantaine d'années. Ses rides et les crevasses de ses mains sont remplies de poussière noirâtre. Il sent fort l’alcool, la transpiration et l’aération du métro parisien. Ses habits élimés sont trop grands pour son corps vouté.

Il compte avec application sa monnaie, puis, arrivé son tour, donne sa bouteille de vin au caissier. Poli, il le regarde et lui dit

« Bonjour Monsieur ».

Le caissier, jeune homme aux joues encore enfantines, le toise sans un mot et crache le prix.

Le clochard lui donne l’argent et le remercie quand il lui rend la monnaie. Il va pour partir lorsque le caissier, méprisant, lui lance :

« Et vous devriez arrêter de boire. C’est mauvais pour la santé. »

Le clochard se retourne, le regarde et lui demande doucement :

« Dis moi, mon garçon, tu as quel âge ? »

Le caissier réplique dans un souffle :

« 19 ans, et je vois pas le rapport ».

Le clochard serre les dents.

« J’ai 20 ans de plus que toi. On verra ce que la vie aura fait de toi, dans 20 ans. Je te souhaite pas de descendre aussi bas. Mais on verra ce que sera devenue ta belle morale, une fois que tu auras vécu un peu, une fois que tu te seras pris des coups, une fois que tu te seras frotté aux connards, dans 20 ans. »

Au moment de passer la porte, il ajoute « Et j’emmerde la police ! » et franchit le seuil en se marrant.