Envie de crâner

- Muchigros, votre laisser aller capillaire n’a d’égal que votre relâchement ventral. Songeriez-vous par hasard à une étude comparée sur les taux de croissance des uns, de l’autre et de l’effet désastreux du tout sur votre allure générale ?

Même piqué au vif, le gentleman sait trier le bon grain de l’ivraie et reconnaître une réflexion pleine de bon sens quand on la lui assène, fut-ce avec la vigueur du boucher estourbissant le bœuf promis à l’abattage imminent.

Si la seule conduite à tenir en vue de regagner un ou deux crans sur la ceinture est de s’astreindre à une rigoureuse ascèse alimentaire, la résolution du problème capillaire est de nature à soulever plus d’interrogations.

En premier lieu, il s’agit d’admettre que la tentative de rapprochement avec le clan des surfeurs, cheveux mi-longs et libres de toute entrave, a été un échec. L’unanimité s’est prononcée pour une sentence définitive : cela ne me sied guère.
Soit.

En second lieu, il faut alors opter pour un nouveau look.
Si ma vision ne me fait pas défaut, il semblerait que la mode actuelle soit à une exubérante fusion des plus calamiteux courants des vingt dernières années, c’est à dire : beaucoup de gel, de l’ébouriffé façon punk atteint d’un sérieux Parkinson, un semblant d’iroquois mal assumé puisque la tonsure sur les côtés est passée aux oubliettes, un hommage aux footballeurs polonais des années 80 avec quelques cheveux longs filasses sur la nuque et une sorte de revival Wham avec des mèches décolorés pour compléter le tableau.
Autant dire que je ne me voyais guère passer des heures au salon de coiffure pour aboutir à cet ornement pour le moins bizarroïde.
De surcroît, le décadent qui se respecte ne suit jamais la mode. Ou alors de très loin, quelques décades si possible.
Mais pour autant décadent que je me proclame, je ne suis pas non plus adepte de l’agressivité visuelle. Je crois fermement que le monde n’est pas prêt pour un retour à la raie bien droite et telle qu’elle se pratiquait de l’après guerre jusqu’au milieu des années soixante. Le choc serait trop rude. Il existe sûrement quelques personnes qui se délectent de raies bien droites, mais ce sujet est hors de propos.

Finalement, la lumière est venue d’une séance d’introspection.
Mon acteur préféré : l’immense Marlon Brando, inoubliable interprète du colonel Kurtz dans Apocalypse Now.
Ma série préférée : The Shield dans laquelle Michael Chiklis incarne le très impressionnant détective Vic Mackey.
Ma publicité préférée : celle de Nike pour l’Euro 96 où, sur un extrait Wagnérien de la sublimissime « Mort de Siegfried », Cantona jouait un sombre légionnaire qui prenait une douche.

La conclusion s’imposait d’elle-même.

Kojak n’a plus qu’à bien se tenir.

Ou alors…ou alors …j’ai complètement fabulé, inventé cette histoire pour ne pas avoir à admettre que j’ai complètement échoué ma tentative d’auto coupage de cheveux et que j’ai dû me raser l’occiput.
Mais ce n’est pas mon genre.


De retour sur 26

Si le bruiteur de la guerre des étoiles était passé aux abords de sa maison hier vers midi, il se serait précipité vers la maroquinerie la plus proche. Il y aurait acquis la malle disponible à la plus forte contenance et serait revenu au triple galop pour réclamer de sonnants et trébuchants royalties.
En effet, avec moult amplitudes, émanait de cette maison le fameux cri déchirant de Chewbacca. Celui qui glaçait les cœurs de tristesse quand le capitaine Han Solo se retrouvait prisonnier des sinistres séides de l’Empire.
Las, le pauvre se serait alors vu fort marri en constatant qu’aucune utilisation abusive de sa production n’était effectuée par de quelconques mauvais payeurs. Car la plainte lugubre provenait du gosier d’une charmante jeune femme blonde. Assise sur le bord d’un lit, elle se tenait la tête entre les mains et poussait ces cris de bête.
De temps en temps, d’une voie chargée de tremolos, elle plaçait cette énigmatique phrase « 26 ans, je suis bien trop jeune pour être si vieille »

Bien que j’aie placé ma ligne de conduite sous le signe de la décadence, je ne tiens pas à pousser plus avant le rapprochement entre cette créature, au demeurant fort sympathique mais à la pilosité surabondante, et la délicate jeune femme blonde mentionnée plus tôt. Question de survie.

D’ailleurs, retrouvons-là en début d’après-midi à proximité d’une falaise. Le ciel est bas, gris, chargé de nuages menaçant, les herbes hautes sont couchées par un vent mauvais qui souffle la colère d’un dieu rageur.
Habillée d’une robe de coton blanc dont elle plaque les pans contre ses cuisses, elle contemple la mer démontée dont les vagues viennent s’écraser contre les rochers en contrebas avec un fracas de charge militaire.
Une scène digne des « Contrebandiers de Moonfleet » ou des « Hauts de Hurlevent »

Un genre de Heathcliff se tient d’ailleurs à ses côtés.

- Non, non. Je ne puis désormais concevoir un monde où j’aurais 26 ans, c’est trop dur. Mon cœur ne s’y résout pas et ma raison flanche face à cette perspective.

Elle se rapproche d’un pas du bord de la falaise et, dans un élan de dramaturgie exacerbée, renverse la tête en arrière pose le plat de la main sur son front.

- Maudit sois-tu temps qui file ! Ne pouvais-tu donc m’épargner, ne pouvais-tu donc détourner de moi ton regard agressif ? Monstre d’avidité, il te les faut donc toutes ! M’attaquer ainsi sans relâche, tendre et innocente agnelle, alors que j’entre à peine dans la fleur de l’âge. N’éprouves donc tu jamais ni remords, ni pitié ? C’en est plus que je ne puis supporter. Mer, accueille en tes bras humides ta fille martyre, je ne saurais en souffrir plus.
- Ha non, Glibidouce, vous ne pouvez pas sauter.
- Tiens donc et pourquoi cela Grunigrou ?
- Parce que ça vous ferait bobo au genou et que vous rateriez le très bon dessert que votre sœur a préparé.


Elle se retourne, tout sourire :

- Panacotta à l'amande et petits choux à la crème chantilly et aux fraises et framboises, décorés de groseilles, le tout fait maison. C’est une tuerie. J’espère que ce coup-ci les médicaments contre l’ostéoporose ne me couperont pas l’appétit. On y va Gru ? Je ne voudrais pas être en retard. Sinon les autres morfales y vont nous laisser peau d'balle. Et avec mon déambulateur vous savez comme je suis lente.