Il y avait des rituels.

Des évènements de la journée émergeait une formule. La première phrase, accroche élémentaire, se réécrivait inlassablement dans ma tête, en tâche de fond, et lorsqu’elle était prête, je m’asseyais à mon bureau pour dérouler mon histoire. Les mots n’arrivaient pas toujours à bon port, certains s’arrêtaient sur le bout de ma langue. Je fixais alors les volutes de fumée de mon thé ou de mon chocolat bien chaud, espérant parfois voir dans leurs arrondis les déliés d’un mot se former. Les boissons ont souvent été bues froides. Le temps ne s’égrenait pas en minutes mais s’écoulait en tasses et n’avait pas de réelle importance. Les souvenirs consignés, il n’avait pas d’emprise sur les évènements. Il ne représentait que la saison ou la durée. Quel luxe !

Le rythme a été chamboulé.

Se lever tôt, prendre sa douche en listant mentalement les urgences du jour, attraper les vêtements préparés la veille, avaler le petit déjeuner, courir au métro, s’incruster dans la masse de voyageurs, zigzaguer entre les usagers pour ne pas rater la correspondance, s’agacer derrière les indolents, s’engouffrer dans le RER, presser le pas jusqu'au bureau. Arrivée. Résoudre les incidents avant qu’ils ne soient problèmes. Service Clients. Répondre vite et bien, avec le supplément d’âme, rappeler avec diplomatie qu’on n’est pas une automate, convaincre qu’on prend au sérieux chaque cas. Projets. Se lancer sans filet dans des entreprises complexes pour lesquelles on n’a que son bon sens en bandoulière et développer un stupéfiant complexe de l’imposteur. Toute la journée, osciller de tâche extrêmement urgente à tâche extraordinairement urgente, éviter de s’emmêler les casquettes. A peine le temps d’inspirer qu’on a déjà expiré, tout est dans l’instant et malgré l’historique, plus rien ne laisse de trace ; même la satisfaction client est éphémère, il suffira d’une légère erreur le lendemain pour être conspuée.

Quand je rentre, je m’assois à mon bureau comme cliente de mon cerveau ; j’exige mon texte, je le veux tout de suite maintenant, sans effort, je le réclame enjoué et léger, et je conspuerai impitoyablement ma matière grise en cas de défaillance. Cela finit toujours de la même façon : frustration, control A, suppr, clique sur la croix, démarrer, arrêter.

Et au bout d’un moment, je n’ai plus su écrire mon histoire. Je me contente de la vivre. Les moments doux, les moments calmes, sans programmes en boucle dans la tête, sans peur viscérale de l’échec, toutes les cellules de mon corps sont dévouées à les savourer, sans enregistrer, sans analyser, sans la moindre tentative de mise en forme.

J’emmagasine.
J’attends que les mots reviennent à moi si nombreux, si forts, que leur écriture sera libératrice et de nouveau réjouissante.