Nature est découverte

Souviens-toi Rebecca comme la vie était belle en ces jours si vieux qu’il n’en reste que le bruit du vent lorsque l’on ouvre la porte.

Te rappelles-tu mon p’tit Lulu le bonheur frais qui craquait sous nos dents gourmandes quand le soleil se couchait à l’horizon serein ?

Entends nos rires, très chère Elvire, ceux qui résonnent encore entre les murs de notre premier logis. Le plaisir était alors en accès libre.

Tous les prénoms du monde étaient témoins de notre béatitude. Ils portaient sur nous un regard humide baigné d’affection bienveillante.

Nous étions bien, nous étions beaux, nous étions jeunes.

Puis, nous dûmes partir.

L’aventure nous appelait en de contrées plus lointaines, plus sauvages, plus folles. Mais aussi plus âpres, plus féroces, plus sèches.

Une fois arrivés, nous dûmes constater que le contraste était plus violent que celui envisagé.

Le temps passant, les sourires disparaissaient de nos joues, l’éclat de nos yeux se vitrifiait, nos mines pâlissaient. Nos peaux, jadis de pêche, prenaient l’aspect de papier mâché.

Nous devenions las. Chaque jour, notre perte se faisait cruellement ressentir.

Le destin avait tissé un bien vilain motif sur la toile chamarrée de nos existences.

Pourtant, nous sûmes garder le front haut et croire malgré tout en de lendemains bénis où le gazouillis des hirondelles chasserait le vol noir des corbeaux.

Mais il faut croire que l’Éden garde rancune à ceux qui le quittent.

Car pour avoir osé renoncer à la vision enchanteresse des atours généreux de Madame Nichon, nous sommes depuis cet été condamnés aux odieuses exhibitions de Papy Quéquette, qui, comme son nom l’indique, n’est pas une jeune femme qui se promène dans son appartement les seins à l’air.


Anonymes, 4

Elle est haute comme trois pommes. On voit encore les plis marqués par les fins bigoudis qui ont contraint sa chevelure aux reflets lilas à former de mousseuses boucles serrées. Ses grosses lunettes à verres épais lui mangent le visage. Elle porte un long pardessus noir dont s'échappent une paire de cannes de serin maintenues dans des bas opaques de couleur chair. Elle semble très concentrée sur ses petits pas.

Attendrie, je me retourne sur son passage.
Et déchiffre dans son dos l'inscription brodée sur son manteau : "Street Cred".

Sûr qu'elle a roulé sa bosse, dans le tier-quar, la daronne, t'as vu.


Made in the 80's

À la supérette, une dame d'apparence soignée, piquée au vif car je lui avais fait remarquer qu'elle venait de me doubler dans la file d'attente aux caisses, m'a rétorqué : "Je n'ai pas de leçons de civilité à recevoir d'une petite merdeuse dans votre genre".

De prime abord, la petite merdeuse en moi a roulé les yeux au ciel et a expiré bruyamment bouche ouverte en se voutant légèrement.

La trentenaire a repris la main rapidement ; alors que toutes les conditions étaient réunies pour une surenchère d'insultes décomplexées* et que la première était toute trouvée, j'ai en fait répondu "De toute évidence, Madame, vous avez grand besoin de leçons de civilité. Mais je ne me porte pas volontaire."

J'ai pris tout mon temps pour payer en petite monnaie, aux côtés de la bourgeoise furibarde qui tentait, je crois, de faire s'étouffer par télékinésie la caissière qui avait osé prendre mon panier.

Je suis sortie passablement agacée de ne pas avoir trouvé meilleure répartie à lui asséner, mais aussi, je l'avoue, assez flattée qu'on puisse encore me prendre pour une "petite merdeuse". Comme quoi la queue de cheval décalée sur le côté, c'était une super idée.



* situation de défense + stress + fin d'une journée trop longue + Paris + supermarché bondé de gros mous + retard = droit inaliénable à la surenchère d'insultes décomplexées.