Mais qu’est ce que tu fais depuis 4 mois ?

Je suis gardienne de phare. Je suis détective au beau milieu d’une guerre des gangs. Je résiste encore et toujours à l'envahisseur. Je cherche à comprendre pourquoi on m’a laissée en vie. Je m’essaie à la confection de sorbets. Je retourne sur le paquebot jouer du piano. Je suis biographe. Je suis pirate et j’ai un équipage du tonnerre. Je cherche à remplir les cases du tableau de Mendeleïev. Je cuis des cakes salés. Je refais la route de la soie. Je suis croque-mort. Je lis des correspondances qui ne me sont pas destinées. Je suis un yōkai.

Je lis et relis. Tout ce qui me tombe sous la main avec un réel sentiment d’urgence. Des romans, des lettres, des essais, des bédés, des livres de recettes, des magazines. Tout ce qui résonne trop fort en moi est écarté sans pitié. Tout ce qui m’embarque dans un présent parallèle est dévoré, peu importe le propos, peu importe même l’écriture. Je me laisse aller paresseusement à l’imagination des autres. Sitôt la quatrième de couverture rabattue, si la pile n’a pas été approvisionnée d’envies glanées au fur et à mesure, je furète dans la bibliothèque et en reviens les bras chargés.

Je dévore les épisodes de séries, je me gave de films. Là encore, peu importe leur genre, peu importe leur qualité, peu importe qu’ils me fassent pleurer si les larmes sont versées pour ces personnages aux destins tragiques.

Sans transition, j’enchaîne les existences, je vis dans des histoires qui ne sont surtout pas miennes.
« Sois sage, ô ma Douleur », reste de côté, vois comme la vie pourrait être pire, tais-toi, je te regarderai, peut-être, plus tard, quand tu n’auras plus lieu d’être, quand les dosages seront finalement établis, quand le brouillard aura quitté son regard, quand la souffrance sera acceptable et tu seras si minuscule, si insignifiante, qu’une simple pichenette pourra t’envoyer valdinguer vers l’oubli.