Et puis un jour, en cherchant tout à fait autre chose, tu tombes sur cette vieille photo, vestige décoloré par le soleil d'un pêle-mêle oublié. Le vieux cliché déverrouille le cadenas d’un livre pop-up d’émotions, libérant d’abord une autre image, puis un autre souvenir, puis explose en sensations si nombreuses, si denses que tu en oublies de respirer.

Tu expires.
Tu inspires.

Pendant que tu reprends tes esprits, les sensations reviennent peu à peu. D’abord en image, puis en odeurs, en sons, en saveurs, en sentiments.

La senteur du mastic, les effluences de l’atelier poussiéreux, l’arôme des divines roses qui bordaient l’allée, de l’immense sapin, de l’aérienne glycine et de l’imposant tilleul, le parfum du soleil sur la laine chaude des brebis.

Ces airs qu'il chantonnait tranquillement, « pompom pololom pompom » ... quoiqu’il fasse ... « doudi doudi dou didi dou » ... quoiqu’il répare ... « toum toutoum toum » ... quoiqu’il bichonne. Les matinées pendant lesquelles il tapait ses courriers, sur cette fascinante machine qu'il me laissait utiliser si j'avais le brouillon de l'histoire que je souhaitais écrire. Le son lent mais régulier des touches mécaniques et des caractères qui tapent la feuille et se rabattent dans la corbeille, le tintement provoqué par le retour chariot.

Arrivent dans la bouche le sucre des demi-pamplemousses roses, la farine blanche de la petite boule de pain achetée chaque jour chez le boulanger, l’acidité sucrée des groseilles rouges et blanches.

Et le cœur tambourine avec la même force, 25 ans plus tard, lorsque je me rappelle les courses autour de la table carrée de la cuisine, lui râlant dans mon dos comme un sanglier fâché. J’entends les patins glisser et se rapprocher sur le carrelage en mosaïque, je me souviens finir dans la blouse de Mado, hurlant de rire et impatiente de recommencer.

Je revois les coups d’œil en douce, détournés furtivement quand il bougeait sa tête, vers cette bosse dans son avant bras que j'avais compris être un « éclat d’hommes bus », trace visible de ces guerres qu'il avait vécues.

Je ressens de nouveau la fierté de monter dans l’imposante voiture et d’aller avec lui chez les commerçants qu’il saluait avec panache et élégance.

Je me souviens de la magie du papier carbone qu’il me laissait prendre dans son bureau pour faire mes dessins en plusieurs exemplaires.

Y’a tout ça, dans cette vieille photo, vestige décoloré par le soleil d’un pêle-mêle retrouvé.




Mai 1982