Ce week-end, alors que je démontais une armoire art déco d'un geste assuré, le tournevis servant de levier s'est planté dans ma main. Rien de bien étonnant quand on connait l'extraordinaire adresse dont je fais preuve au quotidien. Mon cher amoureux, comme à son habitude, a joué l'urgentiste. Avisant l'outil rouillé, il s'est enquis de la validité de mes vaccins.

Et c'est là que tout a dérapé. C'est que la trouille est une seconde nature, chez moi, je manie mieux que quiconque la frousse et élude depuis plus d'une décennie les questions sur les statuts de mes vaccins.

Il faut préciser que le BCG m'a laissé deux traces impérissables ; la première à l'intérieur du bras gauche, énooorme cicatrice de 8m², et la seconde, une peur non raisonnable de l'aiguille et de la douleur vive et inhumaine et atroce et terrible et affreuse et trop horrible que provoque l'injection d'une substance sous la peau.

Le principe même d'aller payer quelqu'un pour qu'il nous enfonce une aiguille et le contenu d'une seringue dans le bras afin de ne pas attraper une maladie qu'on a une chance sur 12 trillions de trilliards de choper me semble peu naturel, je l'avoue, oui, et alors ?

S'en sont suivies des heures de négociations, pendant lesquelles la mauvaise foi et la malhonnêteté se sont équitablement partagés le temps de parole. Étant au point mort, il a abattu sa dernière carte et m'a décrit les effets du tétanos, me proposant d'aller jeter un coup d'œil dans Google images. Effrayée par les conséquences possibles du dérapage de ce vieux tournevis, j'ai appelé mon médecin traitant.

Après cet acte héroïque, je suis évidemment allée chouiner auprès de mon tyran sanguinaire qui prend un malin plaisir à user de psychologie et d'images choquantes pour me forcer à aller me faire malmener chez des sociopathes à bac +8 ou 9. L'idée était de l'accuser de mauvais traitements et d'entendre en retour des paroles réconfortantes.

Il a donc changé de comportement et a adopté un ton se voulant plus rassurant. Pour toutes les personnes qui ressentent ce même effroi à aller se faire piquer par des sadiques, je colle ici la substance merveilleuse du mail de réconfort qu'il m'a adressée. Savourons la verve divine qui l'anime, voyons comme il ravive l'espoir avec ses mots savamment pesés, notons la prouesse stylistique, élevons Monsieur Grü de la Muche au rang de poète suprême, décernons lui les douze prix Nobel passés et à venir :

"C'est juste une pitite piquounette toute mimi...
Faut imaginer que c'est une gentille aiguille câline qui fait un bisou..."


Voilà voilà. Demain, tu imagines que c'est une gentille aiguille câline qui te fait des bisous.
Comment quelqu'un peut écrire une chose pareille, me demanderez-vous ? Hé bien c'est simple.
Cela fait deux décennies qu'il n'a pas été vacciné.