Moi, je voulais adopter un chat, du genre gros matou moelleux câlin tranquille un peu pataud qu’on pourrait coiffer Iroquois.
Lui, il voulait adopter un chien, du genre jeune bestiole hyperactive qui, lorsqu’elle te voit, patine sur le parquet avant de réussir à te foncer dessus toute langue sortie.

Oui, nous avons une vision quelque peu divergente de l’animal de compagnie idéal. Ajoutons à cela qu’il est allergique aux poils de chat et que je n’aime pas vraiment les chiens ; aucune bêbête poilue n’était censée franchir un jour le pas de la porte.

J’ai bien essayé d’aller sur le glissant terrain de l’écaille, mais il semblerait que le Grü ait été attaqué par un aquarium étant petit, tant cette perspective l’emplit d’une haine furieuse et destructrice.
A moins qu’il n’ait été traumatisé par le film « A Fish Called Wanda », et les tortures qu’inflige Kevin Kline à ce pauvre Michael Palin.

Le sujet était donc clos.

Jusqu’à ce qu’il entre en trombes un soir, dépenaillé, non rasé, décrétant, gravement, sans qu’aucune contestation d’aucune sorte ne soit possible :
« Glibounette, j’ai décidé de me laisser pousser la moustache. »

Elle se faisait discrète, au début, mais à force d’être emmenée, systématiquement, où qu’il aille, elle a gagné en assurance, allant jusqu’à prendre de la place entre nos baisers.

Je vous ferai grâce des heures passées dans la salle de bain, à parler à son reflet « Heyyy, salut, toi... T’sais qu’t’es une belle moustache ? » entre chaque série de quatre coups de peigne par flanc ou après sa taille minutieuse aux ciseaux.

Ils mettent au point leurs petits jeux, dont je suis toujours exclue. La moustache, après moult contorsions de la lèvre supérieure, vient gratouiller le bout de son nez. Il rit alors doucement en la caressant « hihi ça fait des guilis ».

Ce soir, nous avons atteint un palier effrayant.
Ils ont regardé le foot, tous les deux, ensemble, confortablement installés dans l’un des fauteuils. Du bout des doigts, il la lissait, la caressait, la décoiffait, la recoiffait, longuement, doucement.

Melle Truc, abasourdie - Vous câlinez votre moustache !
M. Muche, pris sur le fait – Hein ? Mais non, pas du tout, je …
Melle Truc, ébaubie – Si ! Vous étiez en train de câliner votre moustache, je vous ai vu !
M. Muche, honteux – Pas du tout, vous n’avez rien vu. D’ailleurs, ce n’est absolument pas ce que vous croyez.

« Ce n’est pas ce que vous croyez. » ...

Bientôt, je rentrerai et trouverai le Grü rougissant dans le lit et la moustache toussotant dans le placard.
Je ne suis pas de taille.