Tomato ketchup

Si on me demande, je dirai que je ne sais pas.
Et puis ensuite, sagement, j’enfilerai moi-même ma camisole.
Parce que vraiment, je ne sais pas, et j’avoue que je suis un peu inquiète.

Ce soir, au Monop’, un homme a oublié de peser ses tomates et n’a pas pu les acheter.
Et moi, assistant à la scène, meurtrie par mon impuissance, j’ai éprouvé un fort sentiment d’injustice. Pour l’homme et pour les tomates. Comme s’ils s’étaient enfin trouvés, dans ce magasin plein à craquer, après une vie et des mois d’errance, comme si la vie leur promettait enfin leurs minutes de plaisir dans une existence morne et triste et qu’ils devaient se séparer, sans avoir gouté au bonheur. Y’avait tout ça, dans ce type confus et rougissant qui a avisé la queue avant de bafouiller des excuses et dans ce sac de tomates, posées sans ménagement sur la partie métallique en renfoncement de la caisse.

Et mes yeux se sont embués devant la cruauté de la situation. Et quand je dis embuée, je suis malhonnête. Non, j’ai vraiment lutté pour ne pas fondre de larmes à cause d’un glandu distrait qui a oublié de faire coller son code barre par le préposé aux étiquettes.

Gros nul.


La fièvre du samedi soir

« Et trois qui font trois-cent-quatre-vingt-quatre ! Je vous bats de deux-cent-deux points mon tendre lapin ! C’est un palindrome ! » dit-il dans un gloussement de jeune fille.

Ouais. Nous, le samedi soir, comme nous sommes les porte-paroles indomptables d’une jeunesse rebelle et excessive qui s’éclate dans la transgression, nous jouons au scrabble en dégustant un bouillon de poule maison.

Ouais.

J’ajoute à cela que, adepte des sensations fortes, prête à tout pour frôler la mort, j’avais, l’avant-veille, consommé un sandwich poulet-mayo douteux, apporté au bureau par notre dealer officiel de junkfood de merde, Oosdrugs.

Je me relevais donc à peine d’une intoxication alimentaire dont j’ai bien pensé qu’elle me ferait atteindre le bout du tunnel quand, 36 heures après l’ingestion du sandwich maudit, par 39° de fièvre, les reins en feux, je continuais encore péniblement à me trainer jusqu’aux toilettes en me cognant aux murs et aux portes, les médicaments n’ayant jamais le temps de faire effet.

Pour ce qui est de sa fierté, par contre, j’ai tendance à penser que battre une convalescente encore hagarde à un jeu de réflexion, tout en ayant refusé des mots bien existants comme « jobi » (de jobi-joba, enfin), n’est pas une prouesse. D’autant que si nous avions joué au scrabble des mots les plus courts, j’aurais très certainement remporté la partie haut la main. (Comment ça, ça n’existe pas, « ur » ?!)


Non, je ne ramènerai pas ma fraise.

"- Bonjour Mademoiselle ! Je vous rappelle que nous avons rendez-vous ce soir à 18:30 !"

Docteur Roulette doit être la seule dentiste au monde qui rappelle ses patients le jour de leurs rendez-vous. Il y a même fort à parier qu'elle vienne les choper par la peau des fesses chez eux lorsqu'ils oublient. Me concernant, ce n'était pas la peine ; voilà une semaine que j'avais en tête la date et l'heure et que cela me faisait méchamment transpirer.

"Vous avez déjà pensé à l'orthodontie pour résoudre votre problème ?"

Et voilà, ça recommence. Ils finissent toujours par poser la question. Comme si c'était la Bérézina dans ma bouche, alors que, soyons honnête, c'est juste un gentil petit bordel ; mes concepteurs se sont plantés dans les mesures et ont créé une mâchoire inférieure un chouïa trop petite pour les dents censées y élire domicile. Il n'y avait donc pas la place pour toutes les accueillir dans des conditions optimales, mais comme elles avaient fait le déplacement et qu'elles trouvaient l'endroit cosy, elles se sont serrées. Ça les a rapprochées. Et puis de "qu'est ce qui nous arrive ?" à "Salut, j'm'appelle Alain Cisive, et je kiffe ta façon de mordre, baby", BAM ! Ça s'est câliné et certaines ont même commencé à se chevaucher.
Chevauchement qui déplaît fortement aux dentistes qui, malgré tout ce qu'ils vous diront sur le bien de vos gencives, sont surtout des sadiques psychorigides et coincés qui aiment que tout soit bien rangé et bien aligné.

Et dans "sadiques psychorigides", il y a "sadiques".

Tous les dentistes et orthodontistes que j'ai vu n'ont eu qu'une envie à partir du moment où j'avais timidement ouvert la bouche ; me péter la mâchoire inférieure. Non, non, ce n’est pas ce que vous croyez, je gardais bien mes insultes pour moi et n'avais eu de mots acérés ni sur leurs sales tronches ni sur les mœurs sexuelles de leurs mamans. Ils disaient juste : "A votre niveau, c'est la seule solution."

Certains préconisaient de la casser à un endroit, mais les plus énervés par ce manque de décence dentaire tablaient sur deux endroits. Certains pensaient à l'anesthésie générale, d'autres, vraiment sadiques, à l’anesthésie locale. Certains parlaient de bagues pendant 12 mois, d'autres pendant 24. Certains vendaient le zéro risque (passé celui de l'anesthésie générale, bien sûr, ahah), d'autres finissaient par marmonner que ah au fait, on cassera proche des nerfs, alors si on se plante, s'il fait froid dans le bloc ou si on est légèrement bourrés, on peut sectionner les nerfs et vous ne pourrez plus jamais ni sourire, ni parler, ni manger normalement, haha, les risques du métier qu'on appelle ça, vous signez là. Enfin, tous voulaient me mettre au régime purée à la paille pendant 1 mois. (sauf en cas de nerf sectionné, ahah !)

Y en a-t-il encore dans l'assistance qui se demandent pourquoi je n'ai jamais sauté le pas ?

Aujourd'hui, j'aimerais lancer un cri ; ok, on est loin de la perfection dentaire quand deux dents se chevauchent. Et alors ? Si on dit que les dents écartées sont les dents de la chance, alors j'aimerais qu'on dise des dents qui se chevauchent que sont les dents de l'amour. Merde à la fin ! L'amour c'est ça ! L'amour c'est le rapprochement, les câlins, la chaleur, et, ouais, les chevauchements ! C'est important, l'amour, BORDEL !

"Vous savez, l'orthodontie a fait des progrès fulgurants, maintenant, juste en vous cassant la mâchoire, on pourrait vous réparer ça !"

Et d’expliquer que les dents qui se chevauchent sont les dents de l’amour et que personne ne me cassera la mâchoire, même pas un type en blouse blanche.

"Sinon, en parlant de blouse blanche, vous avez pensé à consulter… Pour votre phobie de la mâchoire cassée ?"