Il commence par me toiser afin de calculer mon potentiel de poule aux œufs d'or.

- Alors, c'est maman qui a pris le rendez-vous ?, prononce-t-il, sèchement.

De toute évidence, je ne fleure pas bon le jackpot.

Je me suis réellement posé la question. Pas de savoir si ma mère avait pris le rendez-vous, hein. Si je ne caquette pas, je ne bubulle pas non plus dans mon aquarium. Ma chère maman avait bien pris le rendez-vous pour moi lors de sa dernière visite dans ce cabinet d'éminents bac +10.

Non, je me suis demandée si je n'allais pas simplement me lever, prendre le contre-pied de son attitude, et, en minaudant presque, dans un large sourire charmeur, lui indiquer que j'allais donc mettre un terme ici à notre rendez-vous pour cause d'allergie aux gros cons, vous voyez, là, j'ai déjà les yeux qui piquent tant vous êtes nocif, Monsieur, puis fermer doucement la porte.

Mais je ne suis pas là pour me faire injecter un quelconque poison dans une hypothétique ride du lion. C’est d’ailleurs très certainement la raison pour laquelle je suis si mal reçue ; je ne suis pas une patiente rentable. Je suis là pour cette petite plaque rouge qui, si j'en crois mon hypocondrie, est très certainement une forme de lèpre foudroyante. La peur m'a donc collée à ma chaise et j’ai ravalé mon fiel.

- Oui, j'ai répondu.

Et il me déballe ses questions avec son ton las. Non, pas d'allergie aux médicaments, oui, j'ai été opérée de l'appendicite, oui, je suis déjà venue quand j'étais ado, bla, bla, bla.

- Je suis venue vous voir à cause d'une petite plaque rouge qui ne part pas, qui ne démange pas, ne pique pas, ne tiraille pas, ne fait pas mal, que je ne sens pas en somme, mais que je vois, et je n'aime pas ça, j’ai détaillé.

Il a visiblement lutté pour ne pas rouler ses yeux au ciel.

Il examine ladite plaque, regarde ses outils, vérifie encore, sort une petite loupe, vérifie à nouveau. A ce stade, j'en suis sûre, je dois avoir un mélanome sous cutané mutant, il va falloir m'arracher la peau, si ça se trouve, pour que la maladie ne s’étende pas, et après j’aurai des piqûres à vie.

Après de longues minutes de ce manège, il retourne à son bureau.

- Qu'est-ce ?, chevrote-je.

Il note un truc, repose furtivement son regard sur moi.

- Une plaque rouge, répond-il dans un soupir agacé.
- Je m'en doute, figurez-vous que je suis venue pour ça, justement, pour que vous regardiez cette plaque rouge, dis-je, avec ma voix la plus douce.

Il ne répond pas. A tous les coups, c'est plus grave que ce que je pensais. Ce n'est même plus une forme rare de cancer, si ça se trouve c'est un genre de maladie totalement orpheline, tout à fait à part, sans diagnostic ni possibilité de rémission.

- Alors ? C'est quoi ?, insiste-je
- Des petits boutons, dit-il mollement.

Il rédige l'ordonnance. J’attends vainement son développement.

- Des petits boutons provoqués par … ?, appuie-je, toujours aussi doucement

Il me regarde comme si je venais de l'insulter. Et ce n'est pas l'envie qui me manque.

- Un acarien, lance-t-il, comme une petite bombe au napalm.
- Un acarien ? Ça fait des plaques rouges, les acariens ? Pourquoi ? Ça mord ? Ça pique ? Que dois-je faire ? Changer mes oreillers ? Ma lessive ? Mes taies ? Mes crèmes ? Ma poudre ? énumère-je, inquiète.
- Non, assène-t-il.

Il se lève, me donne une ordonnance, me dit de régler en sortant et de reprendre un rendez-vous pour dans un mois.

Je sors estomaquée et finis de développer une profonde antipathie pour cette grosse vermine microcéphale alors que je rédige son chèque de cinquante euros.

A la pharmacie, pour traiter, selon ses termes médicaux, donc « une plaque rouge et des petits boutons provoqués par un acarien » qui, selon moi, ne pique pas, ne gratte pas, ne tiraille pas, on me donne… un baume contre les démangeaisons de piqûres d’insectes.