La femme qui valait trois milliards

Février 2008. La France est plongée dans le chaos suite à ce que la presse a nommé « le Stairway to Hell ». Le jeudi 21 février 2008, tous les escaliers, en colimaçon, à l’italienne ou hélicoïdal, dans un élan commun de destruction, ont, en même temps, retiré une de leurs marches sans crier gare.

Un terrible mouvement de panique s’en est suivi. Des victimes sont restées bloquées sur des marches, d’autres se sont brutalement écroulées au sol. Les escalators, les cordes à nœuds et les rampes d’accès pour handicapés se sont rapidement ralliés à la révolte. En fin de journée, alors que tout indiquait qu’un accord allait être signé avec les ascenseurs, ces derniers ont finalement amorcé un virage à 180° et ont tous arrêté au même moment leur activité, condamnant des centaines de personnes à la mort nasale par sudation des dessous de bras.

Heureusement, le merveilleux Docteur Magic Echo était là, arpentant les ruines de cette civilisation à la verticalité désormais contrariée avec son matériel à radio et à échographie en bandoulière. J’étais là, agonisante, dans ce qu’il restait d’une salle d’attente d’un cabinet parisien, victime comme tant d’autres de cette rébellion surprise, quand il prononça mon nom.

- Comment connaissez-vous mon nom ? dis-je, abasourdie
- Je savais que nous nous rencontrions aujourd’hui, répondit-il, serein. C’était écrit.

Dans son cabinet, il me rassura sur mon état. La lésion ligamentaire était certes importante, mais pas irrémédiable. Il fixa à ma cheville un système d’attelle pourvue de coussinets gonflables high tech.

J’allais donc, comme à mon habitude, repartir pour sauver le monde du chaos, quand il me rattrapa par les cheveux.

- Mais aïïïïïeuuuuuuuuh !, pleurais-je
- Attention, Eulalie ; votre cheville est très fragile de base, et cette entorse l’affaiblit encore plus. Prenez-en soin ; faites attention où vous mettez les pieds, évitez au maximum de vous appuyer dessus le prochain mois et surtout, ne prenez pas de poids. A la limite, si vous pouviez même mincir un peu, ce ne serait que mieux.

Puis il rajouta, après avoir été étranglé par le fil du chose à faire les échos et avoir été menacé de se faire irradier l’entrejambe :

- ‘on, ‘ais ‘ous êtes ‘EJA ‘ince, ‘e ‘is ‘uste eu, au ‘lus ‘éger ‘ous ‘erez, au ‘ieux ‘ela ‘era ‘our ‘otre ‘eville !

Cette dernière réplique me satisfaisant, je recrachais son oreille sur la table d’auscultation et partis vers ma prescription, mon repos, mon lit.

Voici quatre jours que je suis chez moi, que je me repose en évitant de regarder la télévision, de jouer aux jeux vidéos et d’allumer l’ordinateur (yeux épuisés diagnostiqués par le Docteur Glaucome oblige). Sur ce, je me suis mise à la cuisine et mitonne (avec brio, merci l’attelle bionique !) des petits plats pour accueillir mon amoureux le soir après sa dure journée de labeur. (hum hum)

Et puis bon, ben… heu…ben…ouais, mais je débute alors forcément j’ai quelques lacunes concernant l’estimation des proportions. Il ne faudrait surtout pas en venir à croire en je ne sais trop quel on-dit qui circulent comme quoi le voisinage m’entendrait énoncer des phrases telles que « Alors pour trois orangettes, il faut une orange, de l’eau, du sucre, quatorze tablettes de chocolat dessert corsé et un paquet de Pim’s à la Framboise » (une vieille recette familiale, je vous expliquerai).

Et puis après, y’en a trop, « Oh quel dommage, dites Gru vous êtes sûr que vous ne vous voulez pas encore un petit bout ? Quoi ? Vous n’aimez pas les orangettes !?!? Jamais ?!! Oh ?! J’aurais juré que… Bon, ben je vais être obligée d’en venir à bout toute seule alors… »

Mon abnégation aura raison de ma cheville.
Hmm ? Qui a dit « et de tes jeans aussi » ??


Acte 1, scène II, "la tirade du pied"

Vicomte de la Muche
Vous... vous avez un pied... heu... un pied... très nul.

Eulalie, gravement :
Très.

Vicomte de la Muche :
Ah !

Eulalie, déçue :
C'est tout ?

Vicomte de la Muche, gêné :
Mais...

Eulalie, envolée :
Ah ! Non ! C'est un peu court, vieil homme !
On pouvait dire... Oh, Dieu ! ... Bien des choses en somme.
En variant le ton, par exemple, tenez :
Agressif : "Moi, ma Mie, si j'avais un tel pied,
Il faudrait sur-le-champ que je me le plâtrasse !"
Amical : "Mais il doit affecter votre grâce !
Pour marcher joliment, n’est-ce pas un handicap ?"
Descriptif : "C'est du toc ! ... Y’a un hic ! ... It’s some crap !
Que dis-je, some crap ! ... C'est une vraie crapule !"
Curieux : "A quoi sert cet étrange bidule,
si ce n’est crocheter son pendant sénestre ?
Gracieux : "Haïssez-vous donc tant l’art pédestre
Que maternellement vous vous préoccupâtes
De procurer repos à vos petites pattes ?"
Truculent : "ça, ...

Grunichou, outrageusement non respectueux de l’esprit du texte
Dis donc, on s’calme Cyranette ? J’aime pas bien vous voir faire la maligne sur votre seule patte valide devant les vitres, et je commence à avoir mal au dos à devoir anticiper les grands moulinets que vous faites avec votre béquille droite.


Alors Eulalie, drapée dans sa fierté, rabattît le pan de sa cape imaginaire, réalisa un parfait jeté l’Oréal© et partît, claudicante, vers le soleil couchant, AKA la chambre, parce que PSG - Auxerre, même sous médocs shootant, c’est chiant.


Série noire

Que peut-on faire lorsqu’on est ophtalmico-surmenée et qu’on est lassée de répéter les mêmes gestes matin, midi et soir afin de rééduquer des yeux qui font leur crise d’adolescence et ont virés goths ?

Prendre rendez-vous chez Docteur Fraise et Roulette, pardi ! Voilà des heures d’amusement en perspective au son d’une fantastique musique conceptuelle, Zrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, vriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii, bzzzrrriiiizzzriiiiiiibzzzzriiiiiiiiii !
Chaque séance permet également de peaufiner ses insultes à base de fille de joie à l’hygiène douteuse, de personne peu recommandable à la lignée diabolique, d’amuseuse de famille royale coiffée d’un ravissant bonnet à clochettes et aux mœurs sexuelles communément qualifiées de déviantes.

Mais il arrive un moment où maudire formellement sa dentiste et lui souhaiter les pires maladies devient ennuyeux, surtout le jour où la séance commence par cinq piqûres (dont deux, délicieuses, furent directement injectées dans le palais) et se finit par la prononciation du mot « inlay » accompagné d’un montant qui fait s’évaporer le rêve d’une semaine à la montagne.

Quitte à faire une croix sur des vacances au ski, je me suis dit, autant en faire une belle, une costaude, une indélébile, tracée à l’encre bien rouge, avec un large pinceau à poils durs.

Pour cela, je recommande du traditionnel, du sûr, aka « une bonne grosse entorse des familles ». Peu importe le moyen pourvu qu’on ait la cheville tellement gonflée et bleuie qu’il est même impossible d’enfiler une chaussette sans mordre dans une pièce de cuir.

Ah ! La perspective de mettre trente minutes à accomplir la descente dite de « l’escalier » de mon immeuble afin de me traîner pitoyablement dans un taxi afin de connaître la réponse à la question « to plâtre or not to plâtre ? » n’est-elle pas terriblement plus excitante que celle de mettre trois heures à descendre une piste verte sur les fesses ?