Jusqu’ici, la seule situation qui me faisait envisager l’idée d’aller voir un médecin était le fait de ne plus parvenir à tenir ma tête toute seule.
Mais aujourd’hui, le simple fait de poser mes lunettes sur mon nez a provoqué une douleur insoutenable.
J’ai donc décidé de mettre de côté ma bravitude avérée afin d’aller consulter un généraliste. Ne souhaitant pas repartir pour des nuits de cauchemars j’ai tout de suite écarté la possibilité de retourner voir le
Docteur Kraspek.
Bon. Ceci décidé, trouver un docteur, à Paris, pour le jour même, c’est pas ron-ron. Après avoir procédé au tri sélectif de rigueur (NON, je n’irai pas chez un docteur dont le prénom est Gudrun, ça manque de sérieux), j’ai essuyé refus sur refus. Ce n’est qu’au 17ème appel que j’ai enfin décroché un entretien, euh, un rendez-vous.
C’est ainsi que j’ai rencontré le Docteur que, pour des raisons évidentes d’anonymat, nous appelleront le Docteur Tchoutchou (vachement plus sérieux que Dr Gudrun, vous en conviendrez).
Le docteur Tchoutchou te reçoit dans un cabinet luxueux, blanc, clair, avec des fauteuils design en cuir, une petite musique easy listening, un grand comptoir sur lequel trône une machine à café et des documentations sur le parrainage d’enfants africains.
Même ses patients sont beaux, si j’en juge par cet homme fringant, souriant et en pleine santé qui a quitté la salle d’attente en faisant des claquettes. Je devais faire tache, avec mon lumignon, mes yeux bouffis et mon air renfrogné.
Et j’ai eu un doute : si j’avais tapé « chirurgien esthétique » au lieu de « médecin généraliste » sur les pages jaunes ? Cela légitimerait ma démarche de contacter une personne du corps médical, certes, mais cela expliquerait aussi le fait que les rendez-vous ne pouvaient jamais être pris pour le jour même. Je me voyais déjà ressortir de là avec un 90 E.
Ainsi, quand elle est arrivée :
Lilli, meurtrie - Je suis désolée, je me suis trompée, je voulais voir un médecin généraliste.
Dr Tchoutchou – Mais je suis médecin généraliste !
Lilli, étonnée – Oh ? C’est étonnant ! Votre cabinet est tellement beau !
Et hop, in the pocket la bibtou.
Comme elle est bien élevée, elle a tenté de me rendre la politesse ; elle a affirmé trouver ma sinusite très impressionnante, ma pharyngite sympathique et mes ganglions beaux comme tout.
Bon, le souci, c’est que de la part d’une personne qui met du jaune (non, pas du doré, du JAUNE) sur ses paupières fixes (la paupière mobile étant marron et les cils étant bordés d’un trait d’eye liner noir), j’ai du mal à considérer ces gentillesses comme de réels compliments.
Mais comme je suis civilisée, je l’ai remerciée, non sans lui faire remarquer le travail que nécessite la réalisation de telles œuvres. Elle m’a tout expliqué le pourquoi du comment de ces infections avec un grand sourire, les méchants microbes qui attaquaient mon gentil corps qui se défendait bien mais pas nécessairement comme il fallait, et son histoire était tellement palpitante qu’à la fin de l’entretien, je n’ai pas pu me retenir de demander, d’une voix nasale oui, mais enfantine, surtout :
Lilli, sous le charme - Oh madame, vous voulez bien être mon médecin traitant ?
Comme on peut demander, à la petite école, à Christelle d’être sa meilleure amie parce qu’elle avait les cheveux courts, et que ça, c’était hallucinant, une fille qui avait les cheveux courts. Christelle, cette dinde chauve, avait dit non, mais je m’en foutais, parce que j’avais déjà Ariane en super meilleure amie (et à qui je pouvais faire des tresses).
Docteur Tchoutchou, elle, elle m’a dit oui dans un grand sourire.
Et voilà comment j’ai réglé cette première expérience du rejet, 20 ans plus tard. Pour la modique somme de 2 x 10 minutes par jour pendant 6 jours d’un aérosol sonique au nom joliment fleuri : « Atomisor ». Tout un programme. Je viens de faire ma première séance, là, d’inhalation de fumée qui pue qui pique les yeux.
Docteur Tchoutchou, je vous le dis comme je le pense : je ne sais pas si notre belle et fleurissante amitié résistera à ça.
(NB : je vous la fais en mode normal, cette note, parce qu'une partie de mon lectorat a depuis hier chopé un mal de crâne carabiné avec la note précédente et que je n'ai plus de paracétamol dans mon armoire, parce que j'ai des remords pour les neurones disparus, et parce que depuis, Olivier s'est remis à la bière et que ça picole en allemand avec Delio le Niçois, ce que je ne peux cautionner, ne pouvant me joindre à eux)