Darwin avait tort.

L’évolution ne prend pas plusieurs milliers à plusieurs millions d’années. Peut-être lui faut-il tout ce temps pour transformer des mains de singes en pieds parfaitement formés pour rentrer dans des magnifiques santiags qui n’attendaient que ça (les santiags) mais à certaines occasions, l’évolution est capable d’aller bien plus vite, j’en ai la preuve.

Planquée dans un être d’1m78 qui exècre les rideaux pour une raison incompréhensible et dort, ou plutôt remue, gigote et cabriole dans mon lit, la voilà, ma preuve : les tissus mollasses des voies aériennes supérieures de Glibidou. Les affreux, les monstrueux de vilenie et de malfaisance provoquent, nuit après nuit, ces ronflements maudits qui fragilisent mon sommeil et écourtent mes nuits (et vice versa).

J’avais, en janvier dernier, réussi à surmonter le blocage psychologique rencontré à la simple évocation d’enfoncer dans mes oreilles délicates deux boules de cire, finissant par intégrer qu’il était impossible que la matière se dissolve, soit aspirée par mes conduits auditifs puis envahisse mon cerveau pour l’étouffer.

Les résultats de mes recherches étaient formels : même aux Etats-Unis, personne n’avait jamais été assassiné par ses boules Quiès (mais moi, j’avais une super idée de scénario de film d’horreur).

Les trois mois qui s’ensuivirent me virent baigner chaque nuit dans un repos réparateur et ouaté, et j’allais chaque soir d’un pas rassuré vers le lit, m’exclamant dans un sourire radieux « J’ai les boules ! ». Avec mes 10h de sommeil, je ne râlais presque plus sur les coups de genoux, de pieds ou de coudes nocturnes. Enfin, simplement les râleries syndicales, quoi (sans manifs ni grèves de la faim quand même, faut pas déconner).

Mais ce que je ne savais pas alors, c’est que le ronflement était une entité intelligente et autonome et qu’il évoluerait de façon à continuer à prendre son pied dans mes oreilles (ce scénario de film d’horreur devient meilleur à chaque seconde). Désormais, j’ai beau avoir inséré les boules dans mes oreilles, les ronflements de Gru me réveillent et m’empêchent de me rendormir. Ces trois mois lui auront suffi pour acquérir la puissance de nuisance sonore d’un moteur de Formule 1.
Non, je n’exagère pas, je compare avec les souvenirs d’un Grand Prix à Magny-Cours.

Sur ce, je me demande comment utiliser sa culpabilité. Expliquer la valeur sentimentale des rideaux en baillant ? Les bienfaits d’un régime à base de sushis saumon (ma gourmandise) en me frottant les yeux ? En profiter pour réexposer mon plan de cloisonner la chambre avec … des rideaux tout en clignant des yeux ?

Heureusement, le crime ne paie pas. Et l’oiseau matinal ayant établi sa résidence dans l’arbre juste devant la fenêtre de la chambre, réveille tous les matins el Glibou lors de sa séance de vocalises de 5h30.
Alors je planque les boules Quiès. Parce que moi, les chants des volatiles qui réveillent mon gros oiseau, ça m’endort.