Lorsque nous avons décidé d’emménager ensemble, les jeunes fous que nous étions alors, enfin, la jeune et le fou que nous étions alors étaient, las, inconscients du fossé qui séparait nos deux conceptions de la décoration et de l’aménagement intérieur et ce malgré son indéniable goût pour les belles choses qui, j’allais m’en apercevoir, se limite à l'appréciation de la beauté féminine.

Pour notre appartement, nous avons finalement opté pour celui qui ne remplissait aucune de nos conditions respectives. Mais si cette solution s’est avérée payante (quoique plus payée encore), pour la location, il semble délicat de la renouveler pour, disons, habiller nos fenêtres.

Non pas que je sois lassée du show de Monsieur Tétons ; nous aimerions simplement ne plus exhiber mes nichons parfaits et ses magnifiques fesses galbées à des inconnus qui, à trop nous admirer, risquent de développer de fâcheux complexes et de jeter des cailloux dans nos fenêtres afin de nous faire revivre, une fois les frimas hivernaux revenus, l’enfer de la salle de bains maudite.

Grunichou l’Insensé, donc, que la démence ne quitte plus, veut poser des stores à chaque demie fenêtre.

Des stores ! Ah !

Je vois les plus humanistes d’entre vous s’attendrir. « Le brave homme ! », vous dites-vous, touchés par ce que vous analysez comme une juvénile insouciance. « Pardonne-lui, il ne sait pas ce qu’il dit. » Pour peu, vous lui pinceriez même les joues en souriant.

Rangez donc vos mains, bougres d’inconscients ! Cet homme là a perdu la raison, et d’après mes études sur son ancien appartement, il est possible qu’il n’en ait jamais été pourvu, de raison ! Cet homme est non seulement capable de mettre des stores, mais il l’a déjà fait !

Aussi fou que cela puisse paraître, il ne comprend pas pourquoi ma solution, applaudie, que dis-je, ovationnée par un collège d’experts reconnus (Dame ma Mère, Dame ma Tante, Dame ma Sœur, Damoiselle ma Nièce) est LA seule et unique option. Une tringle au plafond et deux immenses rideaux colorés et soyeux allant d’un bout à l’autre de la pièce.

Actuellement, l’aliénation ne le quitte plus. Dans ses crises les plus violentes, alors que j’objecte les avis raisonnés et impartiaux de mon collège de supporters, d’alliés, d’experts, il m’accuse de faire partie d’une secte dangereuse dont il faut rapidement contrer les insupportables déviances décoratives.

Au point où nous en sommes, c’est le premier qui aura fait son installation qui aura raison.
Et d’ici à ce que je rentre un soir et qu’il y ait du scotch aux fenêtres, il n’y a qu’un pas. Même l’évocation de « grimper aux rideaux » ne l’a pas fait me céder.

Va-t-il falloir que je me résolve à échanger mes rideaux contre une seconde armoire à chaussures et la totale cession des droits sur la télécommande pour éviter que notre salon ne ressemble à un bureau de fonctionnaire des impôts ?

J’étais pensive devant l’ordinateur, lorsqu’il s’est glissé derrière moi, jovial, et chantant à mon oreille qu’il avait trouvé la solution.
« J’accepterai que vous posiez des rideaux si vous acceptez que je pose des stores en dessous. »

Je vis avec un monstre.