Rue Bignole

Le cahier des charges avait tout d’une encyclopédie. Non, je ne radote pas, c’est juste pour ceux qui ne suivent pas, qui n’ont pas retenu ou qui viennent d’arriver.

Selon le cahier des charges, nous devions trouver une vraie perle au dernier étage avec ascenseur, dans le même arrondissement, avec du parquet dans toutes les pièces, un bar américain, des grands volets à chaque grande fenêtre, une armoire à chaussures dans un dressing, une grande baignoire et le tout dans une rue au nom agréable voire majestueux.

C’était pas gagné.

Personne n’y a cru.

Pourtant, impossible n’est pas Muche et Truc, nous avons trouvé un appart au troisième étage sans ascenseur, dans un arrondissement différent, avec du parquet dans la chambre, sans bar américain, sans volets, pas la queue d’un rangement alors un dressing ahahah, une douche et dans une rue au nom tout à fait naze.

Oui, OK, j’ai eu l’impression de pouvoir vous entortiller avec mon début de phrase, mais il faut se rendre à l’évidence ; à part les immeeeeenses fenêtres, rien.

On a failli le signer, et puis après finalement non, on a re-failli, mais le propriétaire de Glibounet a perdu sa mère et il a donc évoqué la possibilité de reporter pour ne pas lui « imposer ça en plus », j’ai fait ma moue triste et ouvert de grands yeux implorants plein de larmes, on a pris rendez-vous pour la signature, mais finalement non.

Et puis finalement, si.

Mais les propriétaires sont partis en vacances, alors finalement, non.

Et puis enfin, après la comparaison des pièces originales et des photocopies, après avoir rempli en quatre exemplaires des déclarations d’assurances sur lesquelles nous avons écrit tout ce qui était déjà marqué sur les pièces fournies, après avoir déclaré sur l’honneur, après avoir certifié exact, après avoir lu et approuvé, après s’être abstenu de rayer nuls des mots et des lignes pour conserver nos doigts, après avoir fait une lecture publique du règlement de copropriété, après avoir pris connaissance des risques naturels et technologiques, après avoir souri, charmé et donné la totalité de nos économies, on a récupéré les clefs avec nos poignets meurtris.

Et là, on s’est rendus compte que le recommandé AR de congé de location n’avait pas été envoyé.
Ahah.
Alors on est plus pauvres que ce qu’on pensait.
Mais on a deux apparts.



Quoi de plus humain ?

Comme Glibijolie vous l’a narré dans son précédent texte, le chemin administratif qui mène vers la location d’un appartement est jonché de documents à fournir comme autant de soupçonneux postes de contrôles à franchir.

Nos interlocuteurs font alors montre d’un sérieux frisant la paranoïa hystérique, ils traquent la moindre signature un peu hésitante avec le zèle angoissant d’un expert inspectant un nouveau Picasso découvert « par hasard » dans un grenier, ils reluquent nos bulletins de salaire avec l’œil du vieux pervers libidineux à la sortie d’une école de jeunes filles, ils contrôlent nos cautions comme la SRPJ de Marseille vérifiait les alibis de Francis le Belge après le suicide d’un patron de boîte de nuit de quatre balles dans le dos.
En résumé, ils nous font bien sentir que nos regards francs et nos voix assurés ne leurs suffisent pas à tisser une relation de confiance.

« Quelle férocité, quel acharnement dans le labeur. N’ont-ils donc aucun répit dans leur lutte contre le locataire indélicat, n’éprouvent-ils aucune lassitude dans leurs enquêtes, noyés qu’ils sont sous les tombereaux de paperasses ? Ne sentent-ils jamais le rouge de la honte leur monter aux joues quand ils réclament sans sourciller les bulletins de salaire de nos ancêtres jusqu’à la douzième génération ? » me demandais-je après une énième série de photocopies.
En quelque sorte, montait en moi le début d’un soupçon « Avons-nous là affaire à des être humains ? »

Mon esprit n’attendait que la formulation de cette angoissante question pour s’en aller vagabonder dans de délirantes rêveries proches de la science fiction. J’imaginais des unes de journaux où s’étalaient en gros titres « Un complot extra-terrestre déjoué par deux aspirants locataires », « Les agents immobiliers venaient d’Alpha du Centaure », « Leur but était de saper le moral des locataires parisiens ».

Je me voyais déjà, non pas en haut de l’affiche, mais en train d’hésiter quant au choix vestimentaire adéquat pour aller à l’ONU être félicité par les chefs d’états reconnaissants, quant à notre prochain lieu de villégiature estival à l’abris des paparazzis, quant à la pertinence d’aller au Stade de France procéder à une bénédiction de masses sur une foule grouillante avide de contempler leurs sauveurs.

Puis nous avons reçu un coup de téléphone nous annonçant que la signature déjà repoussée deux fois était encore remise à une date ultérieure pour la simple raison que les propriétaires étaient en vacances. Oui, oui, on vous a bloqué un week-end pour rien, on aurait pu penser à vous prévenir plus tôt mais rassurez-vous on ne vous fera pas payer tout le mois.
Dès lors, je fus rasséréné, autant de légèreté teintée d’insolente désinvolture était la preuve tangible d’un esprit bien humain.