ARGRRRRHHHH

Rien de telle qu'une bonne journée de merde pour clore une belle semaine de merde.


Et en plus j'ai filé mon bas droit.


1

Elle me lance son regard en coin. Je cadre son visage façon 16/9ème.
Y'a tout, dans ses minuscules yeux de "mémé chinoise", le monde, sa vie,
ses croyances, son espoir, son caractère, son humeur. En cet instant,
en plus de son espièglerie, je discerne mon reflet dans son iris.

Je ne sais plus si nous parlions de Felipe d'Espagne ou de Ernst August de
Hanovre, je sais seulement que notre désaccord portait sur le dernier
"Point de vue".
« Tu pourras le dire, quand je serai morte, "Mado, qu'est ce qu'elle était chiante !" »

Non, Mado, je ne le dirai pas.
C'est maintenant que tu es morte, que tu es chiante.

Les week-ends à la mer, c'est vivifiant.

Tap tap tap tap.

Code faux. Deuxième essai.

Le stress m’a glacé l’échine.
Je ne voyais pas trop quelle autre suite de chiffres taper et, bien que je ne la discernais pas, je sentais, dans mon angle mort, s’agacer la horde de chalands verdâtres avides de récupérer leurs billets.

On essaie de faire abstraction de la foule pressante derrière, et on recommence en s’appliquant.
TAP. TAP. TAP. TAP.

Code faux. Troisième essai.

Il semblerait que j’ai mal retenu le code de la nouvelle carte bleue.

« Ah, bah tiens, non, je vais finalement faire un chèque », informe-je le guichetier en tentant de me persuader que, non, la masse gluante derrière moi n’est pas en train de se rapprocher de moi, qu’il s’agit d’une simple illusion d’optique due au fait qu'il y a juste de plus en plus de monde dans la gare.

« Billeeeeeet… Billeeeeeet… Aller retouuuuuuur… »

Zwiiick.
Fouille fouille fouille fouille fouille fouille. Polaroid, Moleskine, clés, carte orange, baume Nuxe, crème pour les mains, portable, kleenex, passeport, porte-monnaie, poudrier, miroir, lime, gants, pansements, ipod, stylo, crayon à papier, pyrogenium, clé USB, permis de conduire, post it, pince à cheveux, élastique, kalium bichromicum, bonbon du japonais, petit rouleau de scotch.
Mon chéquier n’est pas dans mon sac.

« Biiilleeeeet… Pééériooooode bleuuuuue… Péériooode blannnchee… »

« Oh, ben non, finalement, je vais plutôt payer en liquide tiens. » hasarde-je, les joues en feu.

Oui, je préfère être une chieuse versatile plutôt qu’une gourde tête en l’air. Question de principe.

Bon, ça craint. J’ai en tout et pour tout 13,72 € dans mon porte-monnaie, et j’ai beau être plus littéraire que matheuse, je sais bien que ces 13,72 € ne suffiront pas à régler les 33,80 € des billets de train.

La masse se rapproche, je commence à sentir leur odeur de transpiration, ils sont dans mon dos, se balancent de gauche à droite, ils chuchotent, les bras tendus.

« Billeeeeeet… Billeeeeeet… »

« Y a-t-il un train en période bleue qui circule ce soir ? Finalement je préfèrerai un aller simple en période bleue. »

Je regarde le guichetier annuler ma commande puis chercher un train correspondant à ma demande. Il a une drôle de façon de fixer son écran, les yeux hagards, vides de toute expression.

Les mangeurs de cerveaux ramollis piétinent, râlent et je n’ai même pas la moindre pelle pour me défendre. Tout au plus quelques microbes micro dosés dans mes tubes homéopathiques, peut-être de quoi en faire éternuer deux ou trois en soufflant dans ce qui me reste de poudre libre, pas de quoi buter du zombie.

J’en étais à ces considérations Romeroesques quand le guichetier m’a enfin remis mon titre de transport. Je l’ai remercié poliment en évitant son regard, puis, le billet en main, je me suis dirigée mollement vers les quais, fixer le panneau d’affichage au milieu de la foule.

« Quaiiii… Quaiiiii… Numéro du quaiiiiii… »