Le train de l'angoisse

Mais qu'est ce qu'ils ont ces deux là ? Ils s'embrassent comme si c'était la dernière fois. Ou bien, à en juger par les filets de bave qui brillent sur leurs mentons, pour la première fois. Non pas que j'aie quoique cela soit contre les baisers passionnés. Quoique. Si, en fait. Les baisers passionnés sont un échange intime qui, selon moi, devrait rester intime, mais c'est sûrement mon côté mémère qui veut ça.
Enfin quoi ! Dix minutes en face d'eux, je ne connais pas leurs prénoms mais je sais déjà la longueur et la couleur de leurs langues, qu'ils sont probablement passés au Macdal avant de prendre le train, et je peux, d'après la bosse du jean, assurer qu'il la porte à droite et qu'elle est d'une taille respectable sans être exceptionnelle.

Je change de place.

Ce wagon semble calme ; pas de jeune rôti ni de petit mouflet hurlant, pas de touriste voulant rapporter chez eux un échantillon de culture fromagère normande.
Une place de choix pour une mémère.
C'est probablement ce qu'elle a dû se dire quand elle s'est assise à côté de moi avec son gros chien baveux.

"Ca vous dérangerait de vous asseoir à côté de la fenêtre ?"

Oui, plutôt, oui, coincée entre la clim' glaciale et ton haleine de phoque fumé à la gitane froide ajoutée à l'odeur de chien mouillé, un peu que ça me dérangerait, grognasse.

"Je suis enrhumée, je préfère rester côté couloir, la climatisation est si glaciale."

Zoé, a-t-on idée d'appeler un chien aussi laid comme ça, me regarde bizarrement. Y'a pas grand chose que j'aime moins qu'un chien, surtout quand il est grand, odorant, qu'il s'appelle Zoé et qu'il s'assoit sur mes bottes bolchoï rouges vintages.

"Zoé vous a adoptée !" s'exclame la vieille fumaillonne en découvrant ses chicots mal lavés.
Ah ouais, super, mais, même si je salue la coordination, faudra pas compter sur moi pour reconnaître cette puanteur à pattes qui vient de s'essuyer le cul sur mes bottes et sa bave sur mon jean en un seul mouvement.

Je me lève. "Zoé sera plus à l'aise."

Je trouve une place aux côtés d'une jeune femme lisant son bouquin.

De l'autre côté de l'allée, un jeune couple regarde un stab movie sans, manifestement, connaître ni le principe des écouteurs, ni celui du respect des autres. Les voyageurs augmentent donc leurs bruits respectifs ; la fille à droite parle plus fort dans son téléphone pour expliquer à Babou l'indignââââtion qu'elle a ressenti chez Chantââââl ce week-end, l'homme derrière huuuuurle qu'il approche, le minet hausse le son de son effroyable musique boum boum boum boumboumboum tîîîîîîîîîîîîî boumboumbou boum techno, l'informaticien crie à Isa de se calmer "FORMATER UN PC NE VA PAS FAIRE DISJONCTER PUTAIIIN !!". Sans compter la merveilleuse odeur de kebab depuis notre passage à Evreux.

Deux heures dans ce train, j'ai l'impression d'avoir traversé la Foire du Trône en long en large et en travers pendant 30 jours tellement je suis fatiguée et agacée.

Et pendant ce temps, mon odieux chef me refuse pour la 10ème fois Fringuant, mon poney de fonction.


A quoi reconnaît-on un ami ?

From : Eulalie Lalère [mailto:eulalie@travail.com]
To : DéPéCé le Poney
Subject : Hep !

Comment ça "je me pète" ?! Où le vent vous pousse-t-il encore, jeune homme, à cette heure encore si matinale ??


From : DPC [mailto:dpc@travail.com]
To : Eulala
Subject : Re : Hep !

A Londres :)
Concert à l'Astoria + after show au Sin + hôtel, putes et coke.


From : Eulalie Lalère [mailto:eulalie@travail.com]
To : DéPéCé le Poney
Subject : Pfffffff.

Trop injuste la vie, moi je reste à Paris.


From : DPC [mailto:dpc@travail.com]
To : Eulala
Subject : Re : Pfffffff.

Mais avec ton slip superman, tu peux voler et me rejoindre à Londres !! Si tu veux je te passe un bout de ma chambre d'hôtel et je veux bien partager mes putes et ma coke avec toi :)


From : Eulalie Lalère [mailto:eulalie@travail.com]
To : DéPéCé le Poney
Subject : :"]

Oh... Dommage que mon slip ne me premette pas de voler, je suis super touchée par ta proposition de partager chambre, putes et coke.
Parfois, je regarde mon slip, et je me dis, il lui manque que des ailes.


____

On reconnaît un ami à sa générosité désintéressée. (A moins que cela ne soit un traquenard de plus pour photographier mes dauilles.)
Et bien qu'on ne puisse pas vraiment dire qu'on reconnaisse un slip à son absence d'ailes, je vous invite chaleureusement à noter qu'une paire d'aile sur un objet signifie généralement que ledit objet n'est pas un slip.


Zigouigoui & Choinchoin #50

"Madame,
Malgré le côté délation primaire de la chose, je pense avoir l'obligation (morale) de vous annoncer que M. Gru mène une double vie.
Comme vous pourrez le constater sur le visuel joint, il disposerait en effet d'un pied à terre secret dans le 15ème arrondissement de Paris..."




Simon, mon cher Simon, vous le savez, cette nouvelle m'a brisé le coeur.

C'est désormais avéré, quelque part, dans le 15ème arrondissement de Paris, Monsieur de la Muche, sous son pseudo de "Gru", loue un Gru-odrome et se vautre dans la luxure de ses bas instincts. Combien de complices essouflées hurlent son nom sans savoir qu'elles me doivent de généreuses royalties alors que je me gèle la kératine comme une miséreuse dans une salle de bain à 12°c ?
Je ne suis pourtant pas craintive, j'aurais pu faire preuve de suffisamment d'ouverture d'esprit pour accueillir et vivre avec lui les expériences dictées par ses envies.
Le démon de la quarantaine le guettait, on me l'avait prédit, mais j'osais imaginer qu'il le tuerait dans la chaleur de mes bras plutôt que dans l'effervescence bestiale d'une partie de Pro Evolution Soccer 6 avec ses amis.


Ou alors, ou alors, c'est pas lui. Et je vais me faire houspiller pour la mise en quarantaine. Hum.