Une carte bleue, c'est un peu comme un petit animal de compagnie. Lorsqu'elle expire, pour faire passer la peine, il faut tout de suite en reprendre une nouvelle.

Feue ma carte a eu droit à tous les rites funéraires usuels. Elle a d'abord été pliée, contrepliée, puis les chiffres ont été découpés et mélangés afin d'être sûr que le désaxé qui fouille mes poubelles (si, je suis persuadée qu’un désaxé qui en veut à mon intégrité physique, financière voire les deux en même temps fouille mes poubelles) ne puisse pas s'en servir à mauvais escient. (Mauvais escient étant tout débit qui ne vienne pas remplir ma garde robe, chausser mes petons délicats ou remplir mon ventre.)

Alors je suis allée en adopter une nouvelle au magasin. J’ai tout de suite su que ce serait elle ; elle avait ce je-ne-sais-quoi dans son attitude, comme une invitation à aller au bout du monde. Bon, elle avait surtout mon nom tatoué en lettres d’or, ok. J’ai décidé de passer outre son problème de puce et je l’ai déposée au chaud dans mon portefeuille avant de signer le formulaire d’adoption.

Je la sentais remuer frétillante et joyeuse dans mon sac, prête à jouer avec moi.

Qu’aurais-je dû faire ?

La prendre entre deux yeux et doucher son enthousiasme en lui affirmant qu’elle était trop petite encore pour cet achat ? Au risque de lui faire de la peine et d’assister, impuissante, à sa prise de poids, mois après mois, au péril de sa santé, tout à cause d’une éducation trop stricte ?
Allons, allons, les cartes bleues sont bien plus heureuses lorsqu’elles se sentent légères, et c’est bien mon devoir de veiller à son bonheur.

Alors, pour sa première sortie, je lui ai cédé sur la paire de santiags à 205 euros.
Mais attention, je suis une adulte responsable ; les santiags, c’est moi qui vais les porter.