Elle est née le 11 novembre 1911. Elle a été enterrée le 11. Elle a raté le bon mois et même la bonne année.

Je dors peu et mange beaucoup, j’essaie de reculer le moment d’aller dormir. Le réveil est le moment le plus douloureux, avec ces secondes de battements, d’abord celles d’un réveil normal, puis celle de la prise de conscience, comme une gifle qui fait couler les premières larmes de la journée.

J’ai passé cette semaine avec la Bulle, vivante, remuante, dansante et chantante, ça fait du bien de se raccrocher à ce petit bout de fillette pour qui la vie est juste évidente. Elle est repartie avec ma Loune en me disant « ne t’inquiète pas marraine, ça va aller, il ne faut pas avoir peur, le loup ne va pas te manger, tu sais. Tu veux un câlin ? ». Elle partie, les cousines, oncles et tantes retournés à leur vie de leurs côtés, la maison est vide et je me demande comment mes journées vont se remplir.

A la messe catholique, j’ai appris que Dieu aime le monde, et qu’il nous a déposé dessus le temps de nous préparer de belles chambre ailleurs.
J’ai appris que toute personne baptisée qui croit en Dieu ne périra pas mais rejoindra le Seigneur dans la vie éternelle avec ses proches, dans la joie, éternelle également.

J’ai appris qu’il n’y avait aucun espoir pour qui n’était pas baptisé, pour qui ne croyait pas.

Je ne suis pas catholique. Je ne suis pas baptisée. Je ne suis pas croyante.

Alors, à part la seule conviction que « ça lui aurait fait plaisir », il n’y avait rien de réconfortant. J’en suis sortie désorientée, me sentant damnée pour des raisons qui m’échappent.

Je tremble à droite du cercueil, les larmes, silencieuses, roulent sur mes joues, et j’entends que les autres iront bien, se retrouveront tous, dans l’éternité et dans la joie, et je comprends que je ne serai pas avec eux. Parce que je n’ai pas pris le bon bain, parce que je n’arrive pas à croire aux bonnes choses, je reste sur le carreau. Et jamais je ne la reverrai, si tout ceci est vrai, j’errerai seule pour l’éternité.

Toute ma famille est catholique, mais mon père n’a pas voulu que je sois baptisée. Il souhaitait que je puisse choisir pour que ma religion soit en accord avec mes idées. Lorsque j’étais petite, il m’expliquait ce qu’il savait. Quand mes questions ont commencé à être trop pointues, il m’a acheté des livres.
Je n’ai pas trouvé ma religion.

J’ai écrit une lettre, je n’ai pas collé l’enveloppe parce qu’avec son doigt coupé elle peinerait à l’ouvrir. Elle a été déposée avec elle dans le cercueil. Je l’ai réécrite des dizaines de fois parce que le papier gondolait parfois par endroit, parce que ma main perdant tantôt de son assurance, les lettres divaguaient ou été mal formées. Mais malgré les différentes versions, malgré les nuits passées dessus, aucune n’est cohérente.

J’ai essayé de faire passer l’angoisse de ne pas avoir écrit tout ce que j’aurais pu lui dire en me répétant que j’aurais l’occasion de le faire plus tard puisque mon cœur n’est pas loin de ma bouche et de mon cerveau. Je me suis répétée qu’elle vivrait forcément dans ce cœur tachycarde que j’ai hérité d’elle.

Les belles idées et la rhétorique n’ont pas vraiment le pouvoir de consoler, mais je m’y accrocherai, jusqu’à ce qu’elles fassent partie de moi. Parce que je refuse l’idée qu’elle parte comme ça, si violemment, et qu’il faudra bien trouver quelque chose à quoi se cramponner pour ne pas sombrer dans le fatalisme ou le renoncement.