jeudi 2 avril 2020

Jeudi 2 avril 2020

Ce soir, face à l’autel, en regardant la coupelle en fonte noire remplie de cendres très pâles, j’ai pensé à ce livre d’Okawa Ito.

L’héroïne, qui exerce à Kamakura le métier d’écrivain public dans une petite papeterie léguée par sa grand-mère, doit à un moment écrire une lettre de condoléances. Elle explique alors qu’elle la rédige dans une encre beaucoup plus pâle que d’habitude :
« Diluer l’encre, c’est le signe d’une grande tristesse : les larmes tombées sur la pierre à encre en ont éclairci la couleur. »

Je me demande si la cendre de l’encens est suffisamment pigmentée pour en faire une encre.
S’il faudrait d’abord frotter un peu le bâton de suie et de colle sur la pierre avant d’essayer de l’écraser. Mais je ne sais pas si mon bâton d’encre est de suie de pin comme le parfum de mon encens. Je me torture les méninges comme si c’était là la question la plus importante au monde.

Je n’ai toujours pas rallumé la bougie et il me reste toujours deux bâtons d’encens.

lundi 30 mars 2020

Lundi 30 mars 2020

Une semaine.

L’autel improvisé en une nuit est toujours sur l’étagère. Comme j’ai cessé de brûler l’encens, j’ai ajouté un petit fagot de branchettes de verveine citronnelle que m’a offert ma mère après sa dernière récolte. Il suffit de le rouler entre les paumes des mains pour que l’effluve délicate se répande.

Je ne le fais pas très souvent car je ne veux pas être cueillie par ce souvenir triste à chaque fois que je sentirai mes boîtes de feuilles à tisane.

vendredi 27 mars 2020

Vendredi 27 mars 2020

J’ai fait de la place sur une petite étagère au-dessus du bureau pour déplacer, sur le tissu imprimé de grues qui s’envolent, sa photo, la moitié des fleurs rassemblées dans un vase, le lumignon allumé et l’encens.

Ce soir, il ne reste plus qu’un centimètre de cire et deux bâtons. J’ai éteint la bougie, arrêté de recharger le porte-encens.

Je ne suis pas prête à terminer ce rituel. Puisque je dois l’inventer au fur et à mesure, j’ai au moins la liberté d’arrêter.

Je ne veux pas dire au revoir.

jeudi 26 mars 2020

Jeudi 26 mars 2020

Tout à l’heure, nous serons ensemble.

J’ai décroché sa photo, toujours aimantée sur ma porte d’entrée, et l’ai posée sur la table.

Pour le voyage, je l’ai posé sur un tissu au motif de grues japonaises qui s'envolent.
Pour la lumière, j’ai ajouté un lumignon de la Madonna della Rose qu’une pèlerine m’avait offert il y a 10 ans à Paris car je l’avais aidée à trouver son chemin.
Pour le parfum, j’ai planté trois bâtons d’encens japonais qui sentent la forêt de cèdre.

Les fleuristes sont fermés, alors j’ai fabriqué des fleurs en papier avec le Grü.

Trois fleurs à côté de son portrait, quatre dans le petit vase bleu, pour les âmes qui penseront à lui.

Et puis je voulais inviter du monde. Alors une rose de jardin pour ma mère, entourée de cinq simili coquelicots orangés, pour les âmes qui penseront à elle.
Une grande pivoine blanche pour ma sœur, entourée de deux anémones pour mon beau-frère et la Bulle et de deux renoncules pour les jumeaux.

Ça en fait, du monde !

Comme je manquais de papier, j’ai rajouté le bout de ciel dans lequel j’ai décidé de Mado reposait. Je pense qu’elle lui fera une place.

Tout à l’heure, nous serons ensemble. J’ai pas hâte, mais nous serons ensemble.

mercredi 25 mars 2020

Mercredi 25 mars 2020

Demain, on enterre mon père et ni ma sœur ni moi ne serons présentes.
Ma mère dit, « Votre père aimait les têtes à tête ».
Je trouve quand même que c'est un sale coup, papou, d'être mort en plein confinement.

lundi 23 mars 2020

Lundi 23 mars 2020

Aujourd’hui papa est mort.

dimanche 22 mars 2020

Dimanche 22 mars

On mettra dans le cercueil un lapin taillé dans une feutrine bleue, collé sur un carton recouvert de papier peint. Ce lapin est décoré de trois cœurs découpés dans des morceaux de feutrine rose et jaune, de quatre carrés issus de chutes de feutrine jaune, rose, violette et noire, de sept boutons dont un doré, collé à la place du nombril si les lapins avaient des nombrils. En guise d’yeux, il a deux immenses boutons rose vif collés sous deux arcs rose pâle. Trois moustaches blanches du côté gauche, deux moustaches blanches du côté droit. Le temps les a un peu grisées. Enfin, deux larges pieds de feutrine brune complètent cette incroyable œuvre.

Ça date des travaux manuels de la maternelle et, malgré les déménagements, mon père ne s’en est jamais séparé. Un mystère quand on contemple ce pauvre bougre aux yeux écarquillés.

samedi 21 mars 2020

Samedi 21 mars 2020

« On ne part pas sans dire au-revoir. »

Il y a d’autres façons de dire adieu, je sais bien, mais cette phrase tourne en boucle dans ma tête. Je sais que je vais devoir passer ce cap. Je n’y suis pas encore.

vendredi 20 mars 2020

Vendredi 20 mars 2020

Je lui ai envoyé une carte sous enveloppe depuis le Japon, mais elle ne semble pas être arrivée. Je voudrais qu’on la lui lise, qu’il sache que j’ai pensé à lui, même depuis l’autre bout du monde, même dans mon envie de liberté égoïste, j’ai choisi une carte, écrit de la façon la plus lisible qui soit un texte simple, avec le plus d’affection possible, je l’ai glissée dans une enveloppe rose, scellée d’un autocollant mignon, timbrée et envoyée en France.

Pourquoi est-ce la seule qui n’a pas été reçue ?

Les pompes funèbres confirment que pendant ce confinement, les enterrements sont réservés aux ascendants et descendants. Nous serions trois. J’espère que nous aurons la possibilité de nous réunir.

jeudi 19 mars 2020

Jeudi 19 mars 2020

Hier soir, le premier ministre a dit, à la question qui était de savoir si on pouvait assister à un enterrement pendant le confinement : « J’ai conscience que je vais dire quelque chose d’une très grande dureté, mais même dans ces circonstances, nous ne devons pas déroger à la règle ».

Je manque d’air.

Ça veut dire que ses amis ne seront pas là. Je crois que je dois me faire à l’idée de ne pas être en mesure de dire au revoir, mais vais-je aussi devoir être chez moi lors de l’enterrement ?

Ces derniers jours sont une torture.

mercredi 18 mars 2020

Mercredi 18 mars 2020

J’essaie de déterminer ce que je dois faire. L’inaction me tape sur le système.

Gagner un maximum de temps « sain » histoire de prendre le moins de risques possibles si je suis porteuse asymptomatique ? Mais je suis allée au travail vendredi 13 mars. On parle de 14 jours d’incubation. Les maths ne jouent pas en ma faveur. Ont-ils jamais joué en ma faveur ?

Y aller et espérer pouvoir le voir une dernière fois ? C’est prendre le risque égoïste de contaminer les personnes autour de moi si je suis porteuse asymptomatique. Et il faudrait rester à distance de ma mère. Mais si l’une de nous deux fond en larmes, comment rester à un mètre ?

Au moins, à Paris, j’ai les bras de mon mari. Mais de qui ma mère a-t-elle les bras ?

mardi 17 mars 2020

Mardi 17 mars 2020

Ma mère a tenté de me joindre pour choisir les derniers habits de mon père, réclamés par l'EPHAD. J’étais en ligne avec un ancien collègue tourmenté. Par un mécanisme peut-être assez sordide, le temps de la conversation, ça m’a fait du bien de l’écouter m’expliquer de quoi ces derniers mois ont été faits.

Au sentiment d’impuissance qui ne me lâche plus depuis 10 ans, s’ajoute celui de l’inutilité. Le fait qu'il veuille me parler m’a fait me sentir un peu moins inutile.

Papa aurait aimé être enterré en smoking, c’est vrai qu’il le portait bien. Mais avec le temps, il a perdu ses muscles et sa carrure, pelotonné dans son fauteuil roulant. Ce sera donc un chino beige, une chemisette de lin bleu et le gilet en cachemire fin de son anniversaire. J’espère qu’il est encore suffisamment doux.

Je ne savais pas qu’on ne mettait pas de chaussures dans les cercueils.

lundi 16 mars 2020

Lundi 16 mars 2020

Aujourd’hui, le médecin a augmenté la dose de morphine. Il trouvait qu’il grimaçait trop. Lui qui n’avait plus de sensation de douleurs depuis des années, allant jusqu’à plaisanter avec les pompiers qui étaient venus le chercher suite à sa fracture ouverte, semble récupérer ses sensations. Quel sale coup ! Même ça, on ne le lui laissera pas !

Ce soir, Emmanuel Macron a annoncé qu’on était « en guerre » contre le Covid-19 et qu’un confinement plus strict allait être mis en place dès demain, 12h, pour 15 jours.

Le médecin ne s’engage bien évidemment pas sur le temps qu’il reste à mon père. Ça ne dépend que de lui. Mais la date du 22 mars n’a plus d’importance à présent.

Je ne reverrai pas mon père vivant.

dimanche 15 mars 2020

Dimanche 15 mars 2020

L’EHPAD ne me laissera pas rendre visite à mon père.

J’ai passé un mois d’insouciance à l’autre bout du monde alors que c’était ses dernières semaines.

Je sais pas comment gérer ça.

samedi 14 mars 2020

Samedi 14 mars 2020

Réveil en larmes.

Je voulais pas arrêter de vivre.

Je voulais partir au Japon avec mon mari, être dépaysée, dans le sens premier du terme, déracinée, libre, sans maladie, sans angoisse du lendemain, sans routine ni culpabilité, je voulais vivre pour moi, pour nous, nous fabriquer de beaux souvenirs qui nous feront tenir quand le mal nous frappera, unis, soudés, ensemble, rien que nous, perdus parmi les 126 millions de Japonais.

J’ai beaucoup cherché ma place, ces dernières années.

Quand mon père, encore à la maison, s’est cassé la main dans une de ses malheureuses chutes et que l’anesthésie a complètement détraqué l’équilibre déjà chancelant de son cerveau, j’ai arrêté tout ce que je faisais, séance tenante, pour me rendre là-bas et apporter mon aide. J’avais la possibilité de le faire, alors je l’ai fait. Ces semaines m’ont beaucoup appris sur le lien qui nous rattache aux autres, sur les êtres que j’aime le plus au monde, sur moi aussi, d’une certaine façon, et pourtant j’ai eu le sentiment de me perdre encore plus.

Cela me semblait juste d’être là, le sommeil léger dans la nuit, à l’affut du moindre grincement qui indiquerait qu’il s’était de nouveau levé. Il fallait partager le fardeau de la maladie pour le rendre moins lourd.

Mais une nuit, j’ai fait l’un de mes plus atroces cauchemars. Mon mari, resté à Paris, apparaissait dans l’entrée de la maison familiale. « Je suis mort il y a une heure maintenant, c'est trop tard, tu ne peux rien faire pour moi. En revanche, ton père est tombé dans sa chambre, son corps bloque la porte d’entrée, il se vide de son sang, mais si tu y vas maintenant, si tu pousses de toutes tes forces, tu peux encore le sauver. »

Est-ce que j’avais fait le choix de laisser mourir mon couple ?

vendredi 13 mars 2020

Vendredi 13 mars 2020

Mon père est en train de mourir.

Mon père est en train de mourir et je n’ai pas le droit de lui rendre visite parce que l’EHPAD demande à ce que je respecte une quarantaine de 14 jours après mon retour du Japon. J’aimerais aller voir ma mère, la serrer dans mes bras, j’aimerais qu’on soit en mesure de se soutenir l’une l’autre comme on a pu le faire par le passé depuis le début de sa maladie, mais si je fais ça, elle ne pourra plus aller le voir non plus. L’institution protège ses résidents, je suis en mesure de le comprendre. De l'encourager, même. Cela ne diminue pourtant pas la frustration que je ressens.

Il y a 10 ans de cela maintenant, on lui donnait 3 ans. Cela fait 7 ans qu’il défie les prédictions. Dans un état terrible, une vie qu’aucun de nous ne voudrait avoir à endurer, mais s’il s’accroche et se bat autant, si cette volonté l’a animé si longtemps, c’est bien qu’il y a encore des choses qui en valent le coup.

Je ne sais pas si la volonté l’a quitté ou si la maladie a fini de ronger son cerveau.

Ça me terrasse de ne pas pouvoir être là avec lui, avec elle. Que se passe-t-il dans la solitude de sa chambre ?

mercredi 15 mai 2019

Le retour à Honshū

Les pèlerins de l’aller ont été remplacés par des randonneurs centenaires équipés de bâtons de marche. Le ferry en déverse une vingtaine à chaque île. Je suis jalouse du temps qu’ils passeront là-bas alors que nous devons déjà retourner sur Honshū, mais j’ai tout de même envie de leur crier par dessus bord « Rationnez vos BN ! Sinon ils vous donneront des huîtres frites ! ».

À bord, nous sommes interviewés par la télé.

Interviewer, content de tomber sur deux occidentaux - Vous étiez à Nakanoshima ?
Eulalie, hyper à l'aise - Oui !
Interviewer, content de tomber sur des occidentaux en mesure de répondre en japonais - C'était comment ?
Eulalie, à fond - Très joli.
Interviewer, en mode mitraillette - Et Ama ?
Eulalie, sentant l'embrouille venir - Très joli !
Interviewer, en mode investigation - Pourquoi êtes-vous venue ici ?
Eulalie, cherchant l'accès à son vocabulaire - Parce que... c'est très joli.
Interviewer, sentant l'embrouille - Comment avez connu les îles Oki ?
Eulalie, maudissant son vieux cerveau stupide - Par un ami qui m'a dit : "c'est très joli".

J’espère qu'il n'y aura pas trop de coupes au montage pour que chacun puisse bien saisir la complexité de ma pensée - et l'étendue vertigineuse de mon vocabulaire. Je suis très heureuse d’avoir pu transmettre un peu de ma sagesse.

Le petit-déjeuner des ryokans

J’adore ça. Vraiment ; la multitude de petits plats, la vaisselle, le soin porté aux couleurs, la minutie avec laquelle chaque élément est taillé et présenté.

Mais je n’aime pas. Je n’aime pas les poissons salés, séchés, saumurés, les sashimis de calmars ou de poulpe, je ne veux pas entendre parler d’huîtres de si bon matin, éloignez le gluant okura et le natte, ET C’EST QUOI LE TRUC AVEC LES CÉBETTES ET OIGNONS CRUS AU PETIT-DÉJ BANDE DE MALADES.

Heureusement, il reste le thé, la soupe miso régionale, le délicieux riz qui n’a ce goût qu’ici, les tsukemonos (hmmm les umeboshis), les crudités, les légumes et tofu cuits dans le petit bouillon avec parfois la sauce ponzu.

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mardi 14 mai 2019

L'onsen

Si j’aime l’intimité d’une salle de bain privée, je dois avouer qu’un bon bain chaud avec des jets massants est plus que plaisant pour délasser un peu le corps soumis à plus d’activités sportives en 10 jours qu’en une année complète. J’essaie diverses techniques pour avoir le lieu à moi seule, mais ça rate à chaque fois. 6h du matin, à l’ouverture, je pensais avoir un peu d’intimité puisque TOUT l’hôtel s’était déjà baigné la veille au soir. C’était sans compter sur la gourmandises des mamies japonaises.

Bonus : Jules César se comporte TROP mal dans les onsen (image cliquable). 2019-05-14_Ama-Onsen.JPG

Chiburijima et Rainbow beach, îles Oki

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La crapahute a commencé sous la pluie, sur des routes en lacet, pour aller voir le sanctuaire Himemiya. Sur le chemin du retour, on a vu un tanuki, alors la journée était faite. Comme nous sommes une joyeuse bande de débiles (ça commence bien à deux, une bande ?), nous sommes partis sans nos BN et sans savoir où se situaient les restaurants de l’île. Évidemment, ils se trouvaient de l’autre côté, derrière une montagne de 70 km. Dans une épicerie, nous sommes vite devenus une attraction. C’est pas souvent qu’on croise deux crétins en excursion sous la pluie qui gargouillent à réveiller les tanukis ! L’épicière nous a vendu des nouilles et nous a offert de l’eau chaude, une orange et son escalier tout neuf pour déjeuner. Ça nous a permis de voir un papy de 100 ans qui ressemblait à Steve Mc Queen faire d’une vieille moto à une main.

Lorsque les nuages se sont dissipés, nous n’avions qu’une idée en tête : se baigner les pieds dans l’eau fraîche de la mer du Japon.

La minuscule plage est vivante ; deux lycéens répétaient une chorégraphie de boy’s band, deux jeunes filles chantaient des succès à la mode dans leurs téléphones et cinq autres commençaient à apprivoiser leurs nouveaux instruments de musique (si on en juge à l’enthousiaste cacophonie que cela créait.) Dans ce tableau, rien n’allait ensemble, mais cela ne semblait pas troubler les cormorans qui nous regardaient depuis les petits rochers au loin ni les petites méduses accompagnées de leurs poissons de compagnie.

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