Placer un bureau sur un mur face à une porte, de façon à être assis dos à cette même porte, peut sembler aberrant lorsque les Forces du Mal cherchent sans cesse à vous mener la vie dure, voire à vous tuer. (Mais nous les Bond, on vit deux fois, alors même pas peur.) Néanmoins, rester dos aux évènements, c’est aussi une façon de faire baisser sa garde à l’Ennemi. Il nous voit de dos, nous pense faible, parfois s’extasie devant ma sublime chevelure soyeuse blonde garantie sans fourches ni pointes sèches (oui, l’Ennemi est bête, mais c’est aussi un esthète), et finit par faire une erreur. Et là, BAM, attaque TacTac. Ficelage en bonne et due forme, petit coup de bigo, un nouveau méchant sous les barreaux, et Lilli Bond sirote son cocktail sur un transat deux places avec l’Agent Bras Doux.

Mais il arrive, même à un agent expérimenté comme je peux l’être, d’être vraiment en position de faiblesse. C’est le problème, quand je lis les compte-rendus de Quiou. Rires de loutre sur fous-rires de hyènes, à réviser mon bestiaire, je n’entends pas que, derrière, l’Ennemi, armé d’une puissante arme biochimique, se faufile pour me prendre en traître.

C’est ainsi que Goldenmam’, que je pensais être ma blonde alliée, m’a attaquée en fourbe. Une scène d’une violence inouïe : arrivée par derrière, elle a apposé ses deux mains glacées de chaque côté de mon cou, et, douée d’une force prodigieuse, elle a renversé ma tête vers l’arrière avant de me coller un énorme baiser bruyant sur le nez, laissant les empreintes de son rouge à lèvre rose bio-chimique.

Je me lève de ma chaise avant de défaillir, chagrine un « pourquoi ? » laborieux, mes jambes sont molles, je m’agrippe au coin du bureau et tombe à terre, tout en conservant un chignon parfait et sans froisser ma belle étole de soie sauvage rose.

Goldenmam’ me laisse pour morte, et part dans un éclat de rire démoniaque.

Mais comme les diamants, je suis éternelle…

La nuit tombe lentement, et c’est à pas de loup, un loup avec un joli chignon bouclettes, que je descends dans le repère de Goldenmam’. Elle savoure sa victoire en sirotant une décoction dont elle a le secret, devant la cheminée, en écoutant un disque de Billie Holiday. J’attends patiemment qu’elle pose sa tasse (ma robe en taffetas de souffrirait pas une tâche de tisane). Elle finit sa tasse, sans savoir que c’était la gorgée de la condamnée.

C’est alors que je bondis, toujours sans bruit, et d’un geste dont Flash Gordon aurait jalousé la dextérité, je lui frotte énergiquement un tissus polaire sur les cheveux. J’entends les « clac » secs, mais n’arrête qu’une fois que je suis sûre que l’électricité statique dégagée est chargée dans tous les cheveux. Je retire la couverture et contemple mon œuvre. Ses cheveux, comme animés d’une volonté propre, comme une multitude de petits serpents, volent dans tous les sens ou se plaquent à son visage.

« Voilà qui t’apprendra à ne plus jamais essayer sur moi la technique des Bons Baisers de Russie, espèce de Méduse ! »

Encore une mission réussie pour l’agent deubeule haut touenty six. Bras Doux ? Un Bloody Mary. Mélangé, pas secoué.