Timohël est un fainéant du muscle de l’arrière gorge.

Il ronfle.

Je suis dans le salon, sur le canapé, il est dans sa chambre, dans son lit, porte et murs nous séparent, et je l’entends comme si nous partagions le même oreiller. Mais comment fait la Demoiselle pour dormir à ses côtés ?!

J’essaie de réagir en bonne âme compatissante, oui, vraiment. J’essaie de le plaindre, lui qui n’a pas un sommeil réparateur et qui devra aller travailler demain alors que je squatterai le canapé lit jusqu’à 14 heures du matin. Mais l’envie de lui donner une bonne raison de se livrer à ses séances d’apnée nocturne en lui collant un oreiller sur le museau est beaucoup plus forte.

Il faut dire que ça fait plus de deux heures que j’essaie de dormir, et que je ne connais rien de plus insupportable que ce bruit de fond qui empoisonne la descente vers le sommeil. Timohël, malheureusement, n’est pas aussi simple qu’un robinet d’eau qu’on peut serrer à fond pour ne plus entendre de plic ploc. Je devrais faire une lettre bien virulente à ses géniteurs.

J’ai tenté toutes les actions que mon esprit irrité m’a dictée d’essayer pour moins entendre l’insupportable duo entre l’air et le relâchement de ses crétins de muscles de l’arrière gorge.

Soupirer bruyamment, ça ne sert absolument à rien à part à s’agacer encore plus lorsqu’on n’est pas aux côtés dudit ronfleur. Idem pour se retourner furieusement en amplifiant ses mouvements. En plus, le matelas du canapé-lit n’est pas propice aux retournements violents dans lesquels on met tout son poids. Aïe.

Respirer très fort pour ne plus entendre que sa propre respiration, cela ne fonctionne qu’un temps : soit on sombre effectivement dans le sommeil, et notre respiration se fait plus douce et donc insuffisante à couvrir les bruits de réacteurs du mou de la glotte, soit on crée une sensation d’hyperventilation plutôt inconfortable.

Se confectionner un chapeau avec les oreillers, non seulement cela fait mal au cou, mais en plus cela tient beaucoup trop chaud, même à cette période de l’année. Gratter le matelas pour se concentrer encore sur un autre bruit, c’est fatiguant avant d’être efficace.

Je n’ai plus de pile dans mon lecteur Mp3. Et je n’ai pas pris avec moi ce livre que je tente de lire depuis très longtemps et qui m’endort à tous les coups. (Mrs Dalloway de Virginia Woolf)

J’imagine qu’au nom de notre lumineuse et superbe amitié blablablaaa, l’option petit meurtre d’un ami est à écarter ? Bon, il ne me reste plus qu’à bloguer les écouteurs sur les oreilles, OK.

TF1 ou M6 ?

Quand je lui ai dit « tu chantes bien », elle m’a répondu qu’elle souhaitait être chanteuse. J’espère qu’elle n’a pas pris cette décision à cause de ce compliment conventionnel qui relevait, je l’avoue, uniquement de la politesse.

Elle ne massacre pas les chansons comme Joséphine, qui est, on peut l’affirmer, le degré zéro de ce qu’on appelle « l’oreille ». Non, elle les massacre autrement, beaucoup plus sournoisement. (Parce que Joséphine qui hurle dans un micro, non, ce n’est pas très sournois).

Elle se prend pour une chanteuse à voix. Elle fait de grands effets de style à base de modulation vocale, de jeux de sourcils, et quand c’est vraiment poignant, elle change d’appui sur ses jambes grâce à des petits mouvements saccadés ou bien elle lève la main qui ne tient pas le micro, la paume de la main devant elle, vers l’écran qui remplace le public.

Elle parle de Kamel Ouali, de monter à Paris pour prendre des cours de chants avec Armande Altaï, elle parle de la sévérité nécessaire du jury de la Nouvelle Star, de régime, de jean taille basse et de se faire effiler les cheveux.

Elle s’est « auto-formatée » grâce aux programmes « rien que du bonheur » (nianianiaa) qui nous inondent depuis 2001, bien qu’elle ne subisse la pression d’aucune maison de disques. Elle n’a aucune part de créativité en elle, mais comme elle veut être artiste interprète…

Et quand le barman lui a demandé ce qu’elle buvait, elle a répondu « un coca ».

ANPE

Ce matin, à 7 heures du matin, SEPT HEURES DU MATIN, après une heure de sommeil, je me suis levée pour être à l’ANPE à 9 heures.

A 9h15, une femme très gentille nous (« nous » = Joséphine, amie adorée de moi, qui pousse la solidarité jusqu’à être au chômage en même temps que moi, c’est beau l’amitié tout de même + moi) annonce que nous ne passerons pas avant midi, marque nos noms sur une fiche et nous conseille d’aller faire un tour et de revenir. Moi, j’ai plutôt envie de l’envoyer voir ailleurs si j’y suis, mais Joséphine y voit l’occasion de prendre un second petit déjeuner à base de chocolats chauds et de croissants.

Midi, soit cinq heures après mon lever, nous sommes de retour à l’agence, nettement moins fraîches que le matin. Joséphine et moi sommes sorties hier soir, nous nous sommes soutenues dans notre lutte contre le sommeil. Disciplinées, nous nous asseyons et regardons le défilé des conseillers… qui partent en pause déjeuner. Une heure plus tard, on m’appelle enfin.

Un conseiller ANPE, c’est censé vous orienter, vous aider à voir / revoir votre projet professionnel. Un conseiller ANPE qui ne peut pas vous dire quoi faire est un conseiller malheureux. Un conseiller malheureux dit des conneries.

Des conneries comme « Je vous conseille de vous engager dans l’armée ». Moi, Eulalie, dans l’armée. Mouahaha.

Voilà. On se lève super tôt, on fait de la route, on poireaute quatre heures, et un sombre crétin lance, sur le ton de la bonne parole qui se transforme en vérité ultime : «Je vous conseille de vous engager dans l’armée ».

Misère... Et pourquoi pas agent immobilier tant qu'on y est ?!

Mado

Mado, c’est ma grand-mère maternelle. Elle a 93 ans. Comme le dit le Petit Spirou de Gourmandine, l’amoureuse de son pépé, « c’est de la mécanique d’avant-guerre, construite pour durer ».

Elle fait partie de ces femmes pleines de vie, cultivées, à l’écoute des autres, qui attirent instantanément la tendresse. Depuis quelques temps déjà, elle a une idée fixe qui, malgré tout l’amour que je lui porte, me fait soupirer bruyamment. Mado voit le temps passer, inexorablement, et elle pense qu’avec les saisons qui défilent, ses chances d’assister à mon mariage s’amoindrissent. D’un certain côté, il me plaît de penser que ça la force à ne pas lâcher prise, à rester combative.

Aujourd’hui, sa combativité s’est presque transformée en agressivité.

Mado, à l’attaque - Bon, Lilli, et l’amour ?
Lilli, gênée -…
Mado, inquiète - Toujours rien c’est ça ? Mais tu le fais exprès ou quoi ?
Lilli, bredouille - Ben, heu… Je suis bien, moi, comme ça…
Mado, écoute la voix de la raison - Lilli, tu ne seras pas jeune éternellement. D’ailleurs tu ne l’es plus tellement. Moi, à ton âge, j’étais déjà mariée !
Lilli, justifiant - Oui, mais les temps ont changé, dep…
Mado, perd pas le nord - Ta mère s’est mariée à 22 ans !!
Lilli, justifiant, 2 - Oui, mais c’est plus pareil, maintenant, tu sais, avec les études, et…
Mado, perd pas le nord, 2 - Tu n’as pas fait d’études.
Lilli, bouh - Oui mais heu…

Abandon.

Mado, soucieuse - Lilli, je ne serai pas éternelle. Et je voudrais savoir que quelqu’un de bien veillera sur toi...
Lilli, embarrassée - Mado, arrête de parler comme si tu allais partir demain.

Silence. Mais la bougresse est persévérante.

Mado, taïaut - Bon, tu le voudrais comment, ton amoureux ?
Lilli, fatiguée - Oh, Mado, pitié…
Mado, impatiente - Réponds à ta vieille grand-mère malade.

Si Mado est persévérante, moi je sais m’engouffrer dans les brèches…

Lilli, lassée - Pffffff… Madoooo… Tu n’es pas malade…
Mado, pessimiste - Si, je suis vieille et j’ai la maladie de Parkinson
Lilli, avec douceur - Non, Mado, tu n’as pas la maladie de Parkinson
Mado, argumentant - Si, c’est Madame Paul qui me l’a dit.

Ahah, victoire…

Lilli, intéressée - Qui est Madame Paul ?
Mado, précise - Ma voisine à la cantine
Lilli, intriguée - Et qu’est- ce qu’elle y connaît, à la maladie de Parkinson, Madame Paul ?
Mado, inquiète - Elle dit que je tremble. Comme le pape.
Lilli, interrogatoire - Et le médecin t’a dit que tu avais la maladie de Parkinson ?
Mado, dans son élan - Non, mais les médecins, ça ne dit jamais rien de valable. N’épouse jamais un médecin,…

Et merde… A rajouter sur la liste des mots à bannir pour le prochain round : « médecin ».

Vroom vroom

Je suis une conductrice émérite.

Je manie mieux le volant que Sandra Bullock, je gère mieux mes virages que Jean Alesi, je contrôle mieux mes dépassements que Juan-Pablo Montoya. Mais s’il y a un truc dans lequel j’excelle réellement, c’est le créneau. Certains pensent que cet amour relève de la psychiatrie ; entre une double place dans laquelle il suffirait de se glisser et une minuscule placette à manœuvrer au millimètre, je choisirai la seconde. Je me fiche de perdre du temps, de faire râler mon passager, c’est mon petit bonheur de conductrice, le petit bonus qui ensoleille mon pare-brise, et puis merde, si t’es pas content t’avais qu’à conduire / passer le permis / avoir une voiture.



Or donc, tout à l’heure, je me rends en ville avec la petite voiture maternelle pour faire des courses. Et là, merveille des merveilles, juste devant l’endroit où je dois justement me rendre, une jolie placette de créneau. Je trépigne en sautillant sur le siège tout en poussant des petits cris stridents. Le bonheur, quoi.

Conductrice respectueuse du code de la route, je ralentis, mets mon clignotant, tic tac tic tac je marque un court temps d’arrêt devant la place, je redémarre puis enclenche la marche arrière.

Et là, c’est le drame. Le résidu de rogaton de conducteur de mes deux qui me suit avec sa grosse Benzbenzbenz noire aux vitres fumées redémarre en même temps que moi et se colle à ma voiture.

Le temps s’arrête, Ennio Morricone commence à jouer dans mes oreilles. Non, je ne bougerai pas. La Force du Code de la Route est en moi et je resterai statique. Tic tac le clignotant, marche arrière, donc feu de marche arrière allumés, je suis dans mon bon droit.

L’homme met alors son clignotant, comme s’il souhaitait prendre MA place. (Oui, à partir du moment où je l’ai vue, elle est à MOI.)

Ennio Morricone est rejoint par ACDC dans ma tête, je vais te faire goûter la Highway to Hell dans les cinq minutes si tu ne t’excuse pas tout de suite d’avoir malencontreusement ripé sur le bitoniot du clignotant. Tu veux que je t’aide à trouver la marche arrière peut-être ?!

Le temps passe, je reste où je suis et lui derrière moi, le climat est tendu, Ennio Morricone, ACDC et les Red Hot font un véritable vacarme dans ma tête. Je sais que je suis en train de perdre, parce que je ne suis pas assez énervée pour descendre lui dire de virer son veau fumé, parce qu’il pleut, parce que je n’ai pas pris de manteau, parce qu’aussi je ne sais pas exactement ce qui se cache derrière ces vitres fumées. Dans un dernier soubresaut, je me retourne, fais signe de la main que je souhaite me garer en montrant toutes mes dents dans un rictus qui se veut plus intimidant que souriant. Sans succès. Il ne bouge pas d’un iota.

Le juge alors arrive, avec sa cruelle sentence : nutt nutt le klaxon. J’ai perdu. Je passe la première et vois dans mon rétroviseur intérieur la voiture se garer. Je pense un moment qu’elle m’a fait un doigt, à moins que cela ne soit juste les essuies-glace.

Plus loin, je trouve une place de rangement en bataille. Je n’aime pas les rangements en bataille. C’est beaucoup trop facile, et je n’aime pas la facilité. Non, je hais les rangements en bataille et je vais devoir marcher sous la pluie.

Ça doit être un signe : la prochaine fois, y’aura baston pour le créneau.