Terrorisme auditif
Par Eulalie , samedi 7 février 2004 à 00:00 :: Journal
Soyons clair : je n’ai rien contre les accordéons. J’ai passé de très bons moments avec des accordéons apprivoisés, de belles choses ont été échangées, de forts instants de complicité ont été vécus. Je me rappelle d’ailleurs de cet après midi d’hiver, près de la cheminée, alanguis sur une vraie fausse peau de nounours… La lumière vacillante des flammes léchait toutes les touches et donnait au cuir ces reflets que je n’avais jamais vu auparavant… Les crépitements du bois accompagnaient les soudaines échappées des notes,… Mais je m’égare. Tout ça pour dire que non, je n’ai rien contre l’accordéon. Piazzola ou même Tiersen arrivent à en tirer des sons magnifiques capable de remuer l’intérieur ou de faire dresser les poils.
Le souci, c’est qui, où, quand et comment.
L’émigré d’Europe de l’Est dans le métro qui me colle son accordéon à deux centimètres de l’oreille de bon matin et qui massacre les mêmes airs ringards que ses acolytes, j’ai envie de le cogner. NON, je n’ai pas envie de musique dans le métro. J’estime que j’ai le droit de décider ou non d’écouter « Those were the days » (ou est-ce « le temps des fleurs » ?!) Et c’est rare que je le décide. On me l’impose. Si encore on pouvait l’éviter ! « Ne prenez pas cette rame, une seconde dans laquelle vous pourrez écouter la musique de votre discman arrive dans moins de trois minutes ».
On ne sait jamais si le voyage se transformera en épopée infernale, alors à chaque fois c’est le stress. Il faut procéder à une inspection rapide quand le métro freine à la station : regarder tous les voitures puis les gens autour. Et lorsque je pense un wagon sain, je monte dedans en croisant les bras (pour protéger mes pouces, gare au lapin rose), puis m’assieds sur le strapontin. Je jette un coup d’œil furtif. Je me détends. Et vlan ! Sorti de nulle part, le salopiaud arrive. L’insupportable cacophonie commence pour durer entre deux et trois stations. Ensuite il viendra me pleurer des sous « pour la moussique ».
Mais mon p’tit bonhomme, c’est toi qui devrais m’en donner des sous ! Déjà parce que je pense qu’avec ces séances fréquentes d’accordéon dans les tympans, à 50 piges je devrais sûrement aller voir un ORL, mais aussi parce que quelque chose d’aussi mauvais ne doit pas être récompensé. Par contre, rester stoïque, assise sagement sans te sauter à la gorge et te faire bouffer toutes les touches de ton instrument diabolique mérite les honneurs. Je pense que pour cela, une bonne partie des Parisiens méritent une sorte de Légion d’Honneur de la Résistance aux Pulsions Meurtrières.
Ça, c’est ce que je pensais jusqu’à hier. Et puis il y a eu cet accordéoniste. Oh, vous qui pensez me connaître, je précise tout de suite que ce revirement de situation n’intervient pas après la rencontre avec un bel éphèbe d’Europe de l’Est qui m’a initiée aux joies de la brouette roumaine.
C’était un accordéoniste chétif, son instrument lui faisait plier le dos et devait peser peut-être deux fois plus lourd que lui. Lorsque je l’ai vu rentrer, je l’ai assassiné du regard, j’ai soupiré bruyamment et je me suis résolue à éteindre le discman. La musique a duré une station, puis la sécurité de la RATP est montée à bord. La mélodie s’est finie comme si quelqu’un s’était assis sur l’accordéon. Les deux baraques ont pris les papiers du musicien et lui ont fait signe de se mettre à l’opposé de la porte. Un silence gêné s’est emparé du wagon.
A la station suivante, ils sont descendus pour dresser le PV. J’ai suivi toute la scène du regard, prenant violemment conscience de ce que peut représenter cet événement dans la vie d’un homme qui ne connaît du français que « Bonchjour et bon vvoyage » et « pour la moussique ».
Combien de temps lui faut-il pour réunir l’argent nécessaire à payer l’amende ? Combien de temps lui faudra-t-il pour regagner cette somme à nouveau ? Combien donne-t-il à ses bourreaux ? Combien lui reste-t-il pour manger et vivre ? A-t-il fini de payer cet accordéon ? Le possède-t-il, d’ailleurs ?
Non pas que je n’ai jamais eu conscience de cette réalité. Mais là, elle m’est apparue subitement, comme nue. Les larmes avaient empli mes yeux et je regardais cet homme chétif mais digne, et surtout incroyablement résigné. Quand le signal des portes a retenti, il m’a regardée. Il m’a souri.