Outils et matériaux

Des fois, il faut faire des trucs constructifs. Mais attention, ça se fait pas comme ça, tout seul. Le truc constructif, « Connstruouctaïve thing » comme dit Shakespeare, est le résultat d’un acte réfléchi (rethinked act) et documenté (documented act). J’en conclus donc que pour trouver les solutions d’amélioration d’habitat, il faut : - un Q.I. supérieur à celui d’un Bingo, - une base solide de documentation (Modes et Travaux, Art et Déco, Spirou et Fantasio, …), - des euros, - un ami rigolo.

Nous voila donc, Timohël et moi, en train d’arpenter un lieu dans lequel, selon l’adage, « y’a tout c’qui faut, outils et matériaux ». Dans ce genre de magasin, il y a deux types de personnes : le bricolo en cote encore tout peinturluré de la figure qui cherche le white-spirit à tâtons et la femme enceinte en salopette avec sa meilleure amie et qui, hormones obligent, pique une crise d’hystérie devant les tringles à rideaux qui « ne sONt pAAs du tOut cOnfoRRmes à cE qu’elle iMagiNait d’Une tRRRingLLe à rideaUUx ». Et à part le futur petit briseur de tympans bien au chaud dans le ventre tremblant de sa maman, il n’y a pas de gamins. C’est trop dangereux, tous ces produits toxiques. Ben cet après midi, il y a eu nous, et si on n’est pas des gamins, on y ressemble. A notre décharge, il faut préciser que le potentiel de jeux dans un tel endroit est proche de l’extase.



Prenons un exemple : je cherche dans le rayon « mousses et polyuréthanes » des joints de fenêtre. (Les trucs qu’on colle pour éviter que l’air glacial ne s’insinue sous les gonds.) Sur la gauche : des boudins de mousse d’environ 1m22 de long. Timohël ne peut se retenir d’en chopper un comme une épée, et de me lancer, d’une voix grave : « Luke, I’m your father » (« Luc, file dans ta chambre et va faire tes devoirs »). Mon sang ne fait qu’un tour (hors de question d’aller faire mes devoirs, je les ai déjà fait hier) et j’assène du bout de mon sac à main un coup qu’il pare avec son épée. A ce moment, une annonce retentit : « Votre attention s’il vous plaît, les deux buses attardées qui s’amusent avec le matériel sont prier de cesser leurs enfantillages » (Je suis pas sure que ce soient les mots exacts mais ça commençait bien par « Votre attention s’il vous plaît »)

Faisant fi (et pas « ni ! ») de cet avertissement impersonnel, je saisis un boudin de mousse plus gros, frappe à la tête, virevolte, commence à courir, le boudin brandi, en criant « Vers l’infini et au- delààà ! » et bouscule quelque peu un homme concentré sur une étiquette. Arrêt sur image. Un ange passe. M’excuse-je ? Rien ne semble pouvoir tirer le monsieur de sa contemplation.

Outrée qu’il ne m’ait pas remarquée, je regarde ce qui peut bien attirer son attention. Timohël arrive avec un cri rauque et je lui fais signe de se taire : Saint Rubson et Ses Pistolets Divins sont juste là, à deux pas, j’vous jure, j’les vois comme je vois ma main en ce moment. Un sentiment de respect s’empare de nous. Nous nous agenouillons pour nous recueillir puis baisons l’énorme flacon publicitaire de tête de gondole. Un regard furtif, un sourire en coin, puis nous crions ensemble « A l’attaqueeee !!! ». « Sus aux caisses ! », ajoute mon acolyte.

Et nous voila dehors (après trois tentatives de drague de la caissière qui sont com-plè-te-ment tombée à l’eau, t’inquiète pas poto, elle a rien compris). Incapables de nous retenir, nous nous tournons autour en pleine rue, sautillant, essayant de nous asséner des coups sur la tête. Timohël grimpe sur les bancs, je prends appui sur les poteaux pour tourner plus vite, il esquive, je saute, m’accroche à une branche pour le prendre de haut mais il s’échappe avec une double vrille groupée. On court dans le métro, les boudins se plient sous la violence des coups, et nous voila dans un chouette remake de Highlander, avec une belle bataille dans le wagon.



Une après midi constructive, quoi.

?!

- Timohël ? Tu savais que quand t'écrivais le mot "heureuse" sur ton traitement de texte il le souligne et veut le remplacer par "heureux" ? C'est parce que c'est un ordinateur résolument virile ?
- Essaie de mettre "Alors" avant "heureuse" et de finir par un point d'interrogation
- (exécute) !!!
- Alors ?
- Heureuse !!!

Week-end de Lilli

Y’a des week-end qui commencent bien : un Nino tout chaud à aller chercher à la gare avant d’aller s’enfiler des crêpes.

Y’a des week-end qui se déroulent bien : Nino est beau et plaît aux copains, on crapahute dans Paris et by night s’il vous plaît, il me raccompagne chastement à la porte de mon immeuble. Le lendemain, on va à une expo pas trop intello mais très impressionnante (malgré les - paraît-il - visibles problèmes de perspectives des artistes), on se raconte nos vies, nos mains s’effleurent à peine, c’est fou ce qu’on est vertueux-polis-bien-élevés.

Y’a des week-end qui se finissent bien : on va voir un film crétin dont la moyenne d’âge des spectateurs est doublée par nos seules présences, on argumente sur des questions existentielles primordiales (« A ton avis, les tâches sur les trottoirs, c’est de la peinture ou des vieux chewing-gum ? »), et puis c’est le retour au lieu de départ. Déjà deux jours ? Je suis partie avant que le train ne démarre parce que j’avais oublié le mouchoir blanc, je suis allée boire un verre et je pense que je me suis endormie le sourire aux lèvres.

Et y’a les week-end qui commencent moins bien : c’est d’abord une sensation : la gorge donne des signes évidents de défaillance. Après m’être cassée la voix sur une triple buse qui, en plus d’être indélicate et de mauvaise foi, a chamboulé le timing du départ, j’entame la course effrénée dans le métro et dans les escalators. La poitrine brûlante, j’ai bousculé quelques vieilles kamikazes qui n’ont rien à faire dans les couloirs du métro à cette heure de pointe, et c’est à deux doigts de l’apoplexie que j’ai sauté dans le premier wagon. J’ai repris mon souffle, heureuse d’avoir réussi, puis me suis mise en quête de la bonne voiture et de la bonne place pour enfin m’asseoir, sans retirer mon sac à dos et toujours le sac de voyage à la main.

C’est généralement lorsque la tête arrête de tourner et que la combustion pulmonaire prend fin qu’on entend les deux chérubins sur les sièges de devant qui commencent à se chamailler. J’ai une fois de plus maudit les ovules, les spermatozoïdes et tous ces ferroviairistes-SNCFiles inconscients qui procréent sans penser à leurs voisins de train.

Et le samedi, c’est le drame. La voix oscille entre Annie Girardot et Charlotte Gainsbourg chantant Lemon Incest. L’œil brillant, la truffe chaude, le poil terne : je suis malade et Mam me traîne chez la pharmacienne (après avoir essayé deux ravissants trenchs, la vie est une question de priorités.) Ma connaissance en langage des signes se borne au clip de Savoir Aimer de Florent Pagny dont je n’ai retenu que « aimer » et « comme on renaît de ses cendres ». C’est donc avec moult difficultés que la communication avec la pharmacienne a été établie. Mais je ressors avec le trophée dans un sachet en papier : un bon sirop bleu bien sucré. Un délice.

Et puis là, on rentre dans le cercle vicieux de la maladie : première, seconde puis troisième proposition de sortie déclinée la larme à l’œil. Ce soir, c’est plateau repas, mes parents m’abandonnent et les baby-sitters s’appellent Gad Elmaleh et Madame Toscan du Plantier. Les récompenses et embrassades s’enchaînaient et moi je pensais « Qu’est ce qui serait le plus douloureux ? Se cogner la tête contre un mur en béton ou contre une dalle en terre cuite ? »

Dimanche matin. Ma voix revient. Ouf. Ça tombe bien. Pendant un moment, j’ai eu peur de ne pas pouvoir aller travailler demain. Parce que niquer un week-end, ce n’est pas désastreux. Mais être privée de téléphone, de visites et de rendez-vous, c’est tout simplement inhumain. Tiens mes spasmes nerveux sous l’œil me reprennent.