Je pensais avoir signé une trêve avec le monde matériel de mon environnement professionnel. Ce n’est pas la poilade quotidienne, mais nous collaborons de façon cordiale et respectueuse. Il y a bien eu une altercation avec une boîte d’archives récalcitrante qui a préféré sauter de mes mains et retomber de tout son poids sur mes orteils plutôt que de retourner dans l’armoire, mais elle n’était pas réellement violente. Nous avons pris quelques minutes pour nous expliquer, il est exact qu’il m’arrive de ne plus la voir, de simplement passer devant elle et de ne la considérer que pour le côté pratique qu’elle représente dans notre relation. Nous avons échangé et nous sommes reparties sur une saine entente.

Alors je relève la tête, j’enlève les bottes coquées, les gants renforcés et une fois les plaies cicatrisées, je retire les pansements de mes doigts. Je me refais même les ongles, et la vie reprend son cours normal. Mais cela sans me douter qu’en silence, l’Ennemi, sournois, guette. Il attend le bon moment. En silence. Ah le fourbe. Après une visite d’un coquet petit appartement intégralement-refait-à-neuf-même-la-plomberie-la-salle-de-bains-les-peintures-et-les-fenêtres, avec mon petit bordereau et mon joli stylo, je traverse tête haute le couloir et « BAAM ! ».

Le compteur EDF à parfaite hauteur pour que le coin du tableau percute ma tempe droite. Et quand je marche, c’est d’un pas décidé, rapide, vif comme le lynx tacheté d’Afrique Occidentale. Alors quand je me prends un coup, c’est rarement un demi coup. Les demis, c’est pour les lopettes. Moi, c’est direct la pinte. Je chancèle, m’appuie sur le mur, marmonne mon habituel « même pas mal », sauf que c’est très faux, ça fait très mal. Comme je suis une dure, je retourne vite au bureau, me tenant la tête et vérifiant la couleur de mes doigts. Un petit peu de sang, dans les cheveux c’est du meilleur effet, et je réponds aux interrogations muettes de Gwendoline par : « Bougre de compteur EDF ! J’exige une prime de risque ! »

Assise à mon bureau, je me venge en tordant sauvagement un trombone et une rame d’agrafes. Parce que si on n’avait pas voté de trêve, j’aurais continué à me méfier de tout ce qui n’est pas en mousse, plumes ou coton peigné.