Tais-toi !
Par Eulalie, dimanche 7 décembre 2003 à 00:00 :: Journal :: #33 :: rss
Boîte, quatre heures du matin.
Je m’adosse au bar en regardant la masse remuante transpirer sur la piste. Des couples d’une nuit se sont formés, et les recalés de la drague hurlante et soufflante commencent à regarder leurs montres. Un savant calcul leur révèle que leur soirée risque fort de ne pas être rentabilisée par le rapatriement au bercail d’une damoiselle consentante. Les chasseurs balaient la salle d’un coup d’œil aussi vif qu'une vache regardant passer un TGV, s’arrêtant cette fois sur les jeunes femmes qui n’avaient pas passé l’épreuve physique il y a de cela trois heures. Mais maintenant, on ne peut plus chipoter, la faune à cuisses risquant de s’envoler dans peu de temps.
Je ne sais pas exactement d’où il est venu. En tout cas il a fondu sur moi, m’imposant sa présence à une huitaine de centimètres de mon visage pour me souffler son haleine de whisky coca dans le nez. Charmant.
Le problème, c’est que je n’aime pas ce genre d’individus. Je n’aime pas qu’on me souffle dans le visage. Je n’aime pas qu’on daigne s’intéresser à moi comme si j’avais de la chance que cet être membré veuille bien me faire l’honneur de son auguste présence. Mais à force d’envoyer sur les épines des roses, je me suis rendue compte que j’étais devenue prévisible. Et là je dis stop. « Stop ». Quand il est arrivé pour me parler, tout le monde s’est rapproché en tendant l’oreille, se demandant quelles horreurs j’allais bien trouver à lui balancer. Je décide donc d’être charmante. (Si, je sais comment on fait, j’ai vu un jour à la télé)
Le kamikaze ne se borne pas à m’imposer sa fétide haleine alcoolisée, il dit des mots, aussi. Encore un spécimen qui vient en boîte pour « parler », parce que c’est bien connu, 300 décibels dans les esgourdes, c’est l’ambiance idéale pour raconter sa vie. Et le voila parti dans un monologue à 13 mots/secondes. Je chope quelques phrases de ci de là et comprends qu’il est DJ (sans blague), pété de thune (sans rire), en week-end (sans déconner) et célibataire (sans mentir). Il est passionné, hystérique, il aime la vie, les femmes, la glisse, et la montagne, ça le gagne. Tout le long je le regarde avec un petit sourire, prenant bien soin de me reculer à chaque fois qu’il avance vers moi. Il conclut son discours de deux mots simples :
Kamikaze, trop curieux- Et toi ?
Lilli, embêtée - Et moi ?
Kamikaze, lancé - Phrase délibérément sans ponctuation plus proche de son débit Ben oui toi qu’est ce qui te fait vivre quelles sont tes passions où sont tes amours qu’est ce qui te fait vibrer pourquoi tu te lèves le matin qu’est ce qui te fait avancer pour quoi tu vis c’est quoi ta came ?!!!
Lilli, agacée- En tout cas, toi, manifestement, c’est la cocaïne…
Ouille, je me mords l’intérieur des joues. Les autres commencent à tendre l’oreille et à esquisser leur premier sourire. Un « j’savais bien qu’elle tiendrait pas » est chuchoté
Kamikaze, yeux écarquillés- Oh non non non non je touche pas à ça moi oulalala une vie saine c’est important par exemple moi je fume pas je me lève tôt le matin je fais du sport je t’ai dit que j’aimais la glisse ?
Je me demande en cet instant si il ne tente pas un mauvais jeu de mots sur « glisse » mais je m’abstiens de toute interruption intempestive de son débit dans un effort titanesque
Kamikaze, interrogateur - Mais toi c’est quoi ton trip alors ?
Lilli, hésitante - … la luge ?
Kamikaze, enthousiaste - Tu fais de la luge de compète ? Moi j’ai connu une meuf, Peggy qu’elle s’appelait. Elle faisait de la luge en club avec des luges en fibre de carbone, tu sais, c’est comme pour les monoskis, le carbone ça améliore la sensation de glisse, du coup je peux te dire que le sport il devient carrément extrême avec du carbone.
Lilli, pince sans rire - Non, moi je fais de la luge. De la luge en bois. Tu connais le bois ?
Ouille, recroquage de joues. Je prie Sainte Nolwenn pour qu’il prenne ma remarque au premier degré. Miracle.
Kamikaze, sérieux - Ouais attends, crois pas que mon style c’est pas naturel. Je suis hyper pour la nature. La glisse c’est roots tu vois. C’est pas parce qu’on a du matos en carbone qu’on vote pas pour Noël Mamère. D’ailleurs quand t’y penses, le bois, c’est fait avec du carbone aussi.
Me sentant sur le point de craquer, incapable de composer plus longtemps ce personnage humain et conciliant qui me ressemble si peu, je décide de clore cette conversation avant que ne sonnent les 12 coups de cinq heures du mat et que je redevienne la teigne que je suis au naturel.
Lilli, péremptoire - Bon, stop, va raconter ta vie à la rousse au bar parce qu’ici c’est mort et il te reste plus qu’un quart d’heure avant la fermeture. Allez, dégage.
Bon, ok, je suis prévisible. Y’a quelqu’un à qui ça plaît pas ici ?
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