Papa Noël, 2


Je te remercie pour tous les jolis présents que tu m’as apportés cette année. Le pull rose est vraiment superbe, le disque de M canonnissime, et le duo de Dalida et Lama me retourne toujours autant, l’écharpe Poupoupidou-waaa est croquignole.

Par contre, je prends l’absence d’hommes et de décapsuleur comme une attaque personnelle, à laquelle tu as en plus le mauvais goût d’ajouter le maxi pot collector de 3 kg de Nutella. Que ce soit clair : j’aime déjà ce pot de Nutella, et je commence déjà à parier avec moi-même sur le goût que ça peut avoir, 3 kg de Nutella, puisque chacun sait que les goûts changent selon les formats. J’ai également déjà fait des croquis pour son recyclage : pied de lampe, presse-papier, pot à très gros crayons. Mais je saisis aussi parfaitement le sous-entendu : « Pas d’Amour au rendez-vous pour toi cette année Bichette, alors goinfre-toi tranquillement devant un programme de télé-réalité et fous-moi la paix ».

Eh bien permets-moi de te dire deux choses, Nono.

Premièrement, je déteste qu’on m’appelle Bichette. Mon ex-patron m’a affublée de ce petit nom ridicule jusqu’au bout, même en m’ayant virée. Et Deuxièmement, j’aime pas trop ce petit ton que tu prends avec moi. Que tu veuilles me mettre devant ma réalité de célibataire condamnée à le rester passe encore. Un peu limite pour un Noël, mais passe encore quand même. Mais là où t’es pas classe, Nono, c’est que tu aurais quand même pu me fournir de quoi me saouler tranquillement. On ne peut pas me demander d’être chaste ET sobre. Vieille fille, d’accord, mais alcoolique. Au moins.

Alors voilà ce qu’on va faire, Nono. On a douze mois et onze cadeaux à livrer. Je propose qu’on fête ensemble les moisiversaires de Noël, un cadeau par mois, jusqu’à Noël 2004, date à laquelle on repartira sur de saines bases solides et tout.

Pour le 25 janvier, je veux un décapsuleur qui fait ouvre-bouteille aussi. Eh ouais. Tout augmente.
Pour le 25 février, puisque tu n’as manifestement pas réussi à trouver l’homme-tout-nu et l’homme-qui-s’habille, je veux Jack Bauer. Nu, habillé, déguisé en girafe, m’en fous.
Pour le 25 mars, je veux Yoga, des Chevaliers du Zodiaques avec son armure.
Pour le 25 avril, je veux Aragorn mais sans sa couronne.Pour le 25 mai, je veux Néo, le modèle de la matrice. (L'autre craint un peu)
Pour le 25 juin, je veux James Bond. Tous.
Pour le 25 juillet, je veux Vin Diesel et son manteau de nounours.
Pour le 25 août, je veux Nino Quincampoix avec son album de photomatons et sa collection de rires.
Pour le 25 septembre, je veux Lambert Wilson.
Pour le 25 octobre, je veux Benjamin Castaldi.
Pour le 25 novembre, je veux Fred Franchitti et son tambourin.

Au boulot. Pis t’a intérêt à mettre ton cache nez et tout. Passque l’excuse de la maladie, même avec certificat, ça passera pas. Non mais.

Le monde de l'immobilier, une violence insoupçonnée

Je pensais avoir signé une trêve avec le monde matériel de mon environnement professionnel. Ce n’est pas la poilade quotidienne, mais nous collaborons de façon cordiale et respectueuse. Il y a bien eu une altercation avec une boîte d’archives récalcitrante qui a préféré sauter de mes mains et retomber de tout son poids sur mes orteils plutôt que de retourner dans l’armoire, mais elle n’était pas réellement violente. Nous avons pris quelques minutes pour nous expliquer, il est exact qu’il m’arrive de ne plus la voir, de simplement passer devant elle et de ne la considérer que pour le côté pratique qu’elle représente dans notre relation. Nous avons échangé et nous sommes reparties sur une saine entente.

Alors je relève la tête, j’enlève les bottes coquées, les gants renforcés et une fois les plaies cicatrisées, je retire les pansements de mes doigts. Je me refais même les ongles, et la vie reprend son cours normal. Mais cela sans me douter qu’en silence, l’Ennemi, sournois, guette. Il attend le bon moment. En silence. Ah le fourbe. Après une visite d’un coquet petit appartement intégralement-refait-à-neuf-même-la-plomberie-la-salle-de-bains-les-peintures-et-les-fenêtres, avec mon petit bordereau et mon joli stylo, je traverse tête haute le couloir et « BAAM ! ».

Le compteur EDF à parfaite hauteur pour que le coin du tableau percute ma tempe droite. Et quand je marche, c’est d’un pas décidé, rapide, vif comme le lynx tacheté d’Afrique Occidentale. Alors quand je me prends un coup, c’est rarement un demi coup. Les demis, c’est pour les lopettes. Moi, c’est direct la pinte. Je chancèle, m’appuie sur le mur, marmonne mon habituel « même pas mal », sauf que c’est très faux, ça fait très mal. Comme je suis une dure, je retourne vite au bureau, me tenant la tête et vérifiant la couleur de mes doigts. Un petit peu de sang, dans les cheveux c’est du meilleur effet, et je réponds aux interrogations muettes de Gwendoline par : « Bougre de compteur EDF ! J’exige une prime de risque ! »

Assise à mon bureau, je me venge en tordant sauvagement un trombone et une rame d’agrafes. Parce que si on n’avait pas voté de trêve, j’aurais continué à me méfier de tout ce qui n’est pas en mousse, plumes ou coton peigné.

Papa Noël

A Monsieur Papa Noël, Chemin des étoiles, LIBOURNE

Cher Papa Noël,

Cette année encore, j’ai été très sage. J’ai trouvé un vrai travail et je fais de mon mieux pour tout faire vite et bien. J’ai été adorable avec mes proches proches et je leur ai souvent dit « Je t’aime ». J’ai été moins sympathique avec mes proches moins proches et mes prochains lointains mais c’est eux qui avaient commencé. Je n’ai tiré la queue du chat qu’une fois. Ce soir, j’ai regardé l’élection annuelle de Miss France et je ne me suis presque pas moquée de leurs affreuses robes tartes, ni de leurs poncifs sur la paix et les enfants, ni de leur ridicules « chorégraphies » de stretching de mémère ringarde.

Je te transmets donc ma liste de Noël. J’ai bien compris que celle de l’année dernière n’était pas réaliste et que c’est pour me punir de mes envies de grandeur que tu m’as offert une pochette la Française des Jeux et une brique de soupe aux légumes pour une personne. Je retiens la leçon. Mais passons aux choses sérieuses. J’ai bien réfléchi et je souhaite :

- Le CD de « M ». Je sais que tu m’en as déjà offert un il y a quelque temps, mais c’est pas le même. Le dernier, il est tout rose et il ira très bien chez moi,
- Le CD de Serge Lama, celui du duo avec Dalida. Ne t’inquiète pas, ma cousine adepte des chanteurs ringards et/ou morts ne m’a pas contaminée, je me dis juste que défendre Serge Lama en 2004 sera ma B.A. et que en plus, franchement, ce duo me donne la chair de poule, et, oui, me plaît énormément,
- Un pull rose, d’un joli rose bien franc, surtout pas pastel, parce que l’hiver, la couleur est bonne pour le moral et pour le teint,
- Un décapsuleur-ouvre-bouteille. En effet ma dernière tentative d’ouverture de Despé a engendré de nombreux dommages collatéraux : le briquet hors d’usage, le pouce ouvert, la bouteille sur le canapé et la capsule qui m’a sauvagement sauté au visage, me griffant le bout du nez. Deux choix s’imposaient alors à moi : ne plus boire de Despé ou demander un décapsuleur. En mon âme et conscience, après mûre réflexion et évidemment après m’être longuement concertée avec moi-même, j’estime qu’une célibataire qui vit dans 18m² a bien le droit de s’ouvrir de temps à autres une bière,
- Des jolis aimants pour accrocher les gens que j’aime sur la tôle de la porte blindée et ainsi voir leurs mignons minois avant de partir au boulot le matin,
- Une brosse à brushing avec le rouleau des poils en METAL (le métal c’est très important parce que … euh… C’est MIEUX),
- Un tapis de bain, si possible kitchissime avec des cœurs, des roses et tout et tout,
- Le monsieur qui s’habille dans la pub BOSS (mais ça n’annule pas le décapsuleur demandé plus haut, parce que s’il veut boire une bière ou une Smirnoff avec moi, il faudra bien les ouvrir),
- Un kimono, couleur chaude ou noir rebrodé de fils d’or avec des grandes manches à doublure rose, rouge ou orange,
- L’intégrale des Lanfeust de Troy et de Lanfeust des Etoiles de Tarquin et Arleston aux éditions Soleil (que je te recommande fortement, d’ailleurs),
- Les bouquins de la trilogie du Seigneur des Anneaux,
- Le monsieur tout nu de la pub LACOSTE (il peut venir habillé),
- Une paire de jolis gants colorés,
- Des chaussettes à claquettes asiatiques et pis tant qu’on y est, les claquettes qui vont avec.

Je te remercie d’avance et espère que tu penseras à te couvrir chaudement avec ton cache-nez et ton bonnet, parce que dehors tu vas avoir bien froid, et c’est un peu à cause de moi.

Tais-toi !

Boîte, quatre heures du matin.
Je m’adosse au bar en regardant la masse remuante transpirer sur la piste. Des couples d’une nuit se sont formés, et les recalés de la drague hurlante et soufflante commencent à regarder leurs montres. Un savant calcul leur révèle que leur soirée risque fort de ne pas être rentabilisée par le rapatriement au bercail d’une damoiselle consentante. Les chasseurs balaient la salle d’un coup d’œil aussi vif qu'une vache regardant passer un TGV, s’arrêtant cette fois sur les jeunes femmes qui n’avaient pas passé l’épreuve physique il y a de cela trois heures. Mais maintenant, on ne peut plus chipoter, la faune à cuisses risquant de s’envoler dans peu de temps.

Je ne sais pas exactement d’où il est venu. En tout cas il a fondu sur moi, m’imposant sa présence à une huitaine de centimètres de mon visage pour me souffler son haleine de whisky coca dans le nez. Charmant.

Le problème, c’est que je n’aime pas ce genre d’individus. Je n’aime pas qu’on me souffle dans le visage. Je n’aime pas qu’on daigne s’intéresser à moi comme si j’avais de la chance que cet être membré veuille bien me faire l’honneur de son auguste présence. Mais à force d’envoyer sur les épines des roses, je me suis rendue compte que j’étais devenue prévisible. Et là je dis stop. « Stop ». Quand il est arrivé pour me parler, tout le monde s’est rapproché en tendant l’oreille, se demandant quelles horreurs j’allais bien trouver à lui balancer. Je décide donc d’être charmante. (Si, je sais comment on fait, j’ai vu un jour à la télé)

Le kamikaze ne se borne pas à m’imposer sa fétide haleine alcoolisée, il dit des mots, aussi. Encore un spécimen qui vient en boîte pour « parler », parce que c’est bien connu, 300 décibels dans les esgourdes, c’est l’ambiance idéale pour raconter sa vie. Et le voila parti dans un monologue à 13 mots/secondes. Je chope quelques phrases de ci de là et comprends qu’il est DJ (sans blague), pété de thune (sans rire), en week-end (sans déconner) et célibataire (sans mentir). Il est passionné, hystérique, il aime la vie, les femmes, la glisse, et la montagne, ça le gagne. Tout le long je le regarde avec un petit sourire, prenant bien soin de me reculer à chaque fois qu’il avance vers moi. Il conclut son discours de deux mots simples :

Kamikaze, trop curieux- Et toi ?
Lilli, embêtée - Et moi ?
Kamikaze, lancé - Phrase délibérément sans ponctuation plus proche de son débit Ben oui toi qu’est ce qui te fait vivre quelles sont tes passions où sont tes amours qu’est ce qui te fait vibrer pourquoi tu te lèves le matin qu’est ce qui te fait avancer pour quoi tu vis c’est quoi ta came ?!!!
Lilli, agacée- En tout cas, toi, manifestement, c’est la cocaïne…

Ouille, je me mords l’intérieur des joues. Les autres commencent à tendre l’oreille et à esquisser leur premier sourire. Un « j’savais bien qu’elle tiendrait pas » est chuchoté

Kamikaze, yeux écarquillés- Oh non non non non je touche pas à ça moi oulalala une vie saine c’est important par exemple moi je fume pas je me lève tôt le matin je fais du sport je t’ai dit que j’aimais la glisse ?

Je me demande en cet instant si il ne tente pas un mauvais jeu de mots sur « glisse » mais je m’abstiens de toute interruption intempestive de son débit dans un effort titanesque

Kamikaze, interrogateur - Mais toi c’est quoi ton trip alors ?
Lilli, hésitante - … la luge ?
Kamikaze, enthousiaste - Tu fais de la luge de compète ? Moi j’ai connu une meuf, Peggy qu’elle s’appelait. Elle faisait de la luge en club avec des luges en fibre de carbone, tu sais, c’est comme pour les monoskis, le carbone ça améliore la sensation de glisse, du coup je peux te dire que le sport il devient carrément extrême avec du carbone.
Lilli, pince sans rire - Non, moi je fais de la luge. De la luge en bois. Tu connais le bois ?

Ouille, recroquage de joues. Je prie Sainte Nolwenn pour qu’il prenne ma remarque au premier degré. Miracle.

Kamikaze, sérieux - Ouais attends, crois pas que mon style c’est pas naturel. Je suis hyper pour la nature. La glisse c’est roots tu vois. C’est pas parce qu’on a du matos en carbone qu’on vote pas pour Noël Mamère. D’ailleurs quand t’y penses, le bois, c’est fait avec du carbone aussi.

Me sentant sur le point de craquer, incapable de composer plus longtemps ce personnage humain et conciliant qui me ressemble si peu, je décide de clore cette conversation avant que ne sonnent les 12 coups de cinq heures du mat et que je redevienne la teigne que je suis au naturel.

Lilli, péremptoire - Bon, stop, va raconter ta vie à la rousse au bar parce qu’ici c’est mort et il te reste plus qu’un quart d’heure avant la fermeture. Allez, dégage.

Bon, ok, je suis prévisible. Y’a quelqu’un à qui ça plaît pas ici ?

Parfaite !

J’ai eu pendant quelques jours l’angoisse de l’écran blanc, bien connue des poètes, fussent-ils blondes. Mais me revoilà, guillerette, car j’apporte avec moi une heureuse nouvelle.

J’ai en effet passé une partie de mon mercredi après midi RTT-ique dans un grand magasin où souris, clés USB et autres périphériques cohabitent fièrement, à déambuler entre les jeunes cadres et les étudiants à la recherche de ma nouvelle star.

Vous vous doutez bien que, toute Eulalie que je suis, je me suis préalablement munie d’un ami-expert-en-trucs-informatiques, j’ai nommé mon Timohël adoré, afin d’éclairer ma lanterne (rose, bien évidemment).

Y’a un truc très énervant quand on est blonde et accompagnée dans ce genre de magasin, c’est qu’on a beau faire parfaitement semblant de s’y connaître comme une bête, le vendeur-conseil-en-trucs-informatiques n’est jamais dupe et répond toujours à la masse de testostérone plantée à côté de vous. A croire que les bits et les octets ça a un rapport avec les hormones.

Après avoir bien évidemment fait une esclandre au vendeur pour son sexisme patenté (scène qui m’a valu ma nomination aux oscars Surcoufiens - catégorie scène cris et pleurs), me revoilà, sémillante et folâtre comme jamais, m’avançant la tête haute, vers les caisses. Je tends mon chèque mais la caissière douche mon enthousiasme d’une simple réplique :

« - Merci, on appelle votre banque pour vérifier »

Comment ça pour vérifier ? Qu’est ce qu’il y a à vérifier ? Je ne vois pas pourquoi il faut vérifier. Evidemment que j’ai les sous sur mon compte, je ne vois pas du tout ce qui pourrait clocher, j’ai été payée. Mon dieu, et si j’avais pas été payée ?! Je me retourne vers Timohël et lui broie la main en lui demandant si on peut aller en prison pour un chèque sans provisions. Il m’affirme que non mais je le soupçonne de désirer mon incarcération pour l’avoir traîné dans un grand magasin en période d’achats pré-Noël et lui avoir broyé si ardemment la main.

A ce moment là, les amis, je me sens comme Tom Hanks avec son ballon de volley : seule au monde. La sueur commence à perler sur mes tempes, les corbeaux croassent au dessus de ma tête, et du coin de l’œil, je vois l’employé-vérifieur-de-chèques au téléphone avec ma banque me regarder avec un sourire sadique. Il raccroche, la fin est proche. Déjà il s’avance vers moi, mon chèque dans sa grosse main. J’entends les phalanges de Timohël se briser entre mes doigts mais il a la bonté (et je lui en suis reconnaissante) de souffrir en silence. Le sourire du Joker est toujours plaqué sur le visage de l’employé-vérifieur-de-chèque au moment où il ouvre la bouche pour me dire :

« - C’est parfait. »

J’expire. Mon dictionnaire interne me souffle « JE suis par-fai-te », ma prise se relâche et libère mon ami désormais manchot. J’illumine, je resplendis, je frétille. Je repars donc avec le carton sous le bras (de Timohël).

Parfaite, on vous a dit !