Le monde matériel m’en veut, c’est un fait avéré. Comment expliquer sinon tous ces bleus, coupures, entailles, bosses, hématomes ? Métro, ligne 9. Le train arrive lentement, s’immobilise et ouvre ses portes mollement. Je rentre dans le wagon au moment même où, dans un regain d’énergie fantastique, les portes finissent de s’ouvrir violemment.



Cri. Je tombe à genoux. Ma tête tourne.

Mon pouce droit est coincé entre le pan gauche de la porte et la tôle. Deux Fiers Chevaliers costumés-cravatés, le cheveu brillant et le sourire ultra-brite, comprennent tout de suite la situation. L’un court prévenir le conducteur pendant que l’autre essaie de faire levier avec un bordereau qu’il a arraché à sa mallette. A l’instant même où le bordereau rendait l’âme, l’autre Chevalier, à peine décoiffé par la course folle qu’il venait d’entreprendre, est revenu, annonçant que le chauffeur n’avait pas son outil et qu’on allait donc décoincer mon pouce « à la sauvage », c’est-à-dire tout simplement en refermant les portes.



Pause. J’ai le pouce droit coincé dans la porte du métro et il faut que j’attende. PARDON ?!! J’ai assisté un jour à une scène identique avec une petite fille, et pour elle, le conducteur a accouru avec son outil à décoincer les doigts, une espèce de grande spatule à pizza pour faire levier. Pourquoi j’y ai pas droit, moi, à Super-Pizzaïolo ?! Pourquoi dois-je faire comme une grande et prendre mon mal en patience ? Si j’étais VRAIMENT grande, je ne me serais pas coincée le pouce dans la porte comme les enfants. Et je SOUFFRE PLUS qu’un enfant parce que je suis PLUS GRANDE et donc mon pouce est PLUS GROS donc fatalement PLUS PINCÉ donc j’ai obligatoirement PLUS MAL et aussi PLUS PEUR parce que ma maman n’est PAS LÀ. Alors j’ÉXIGE mon Super-Pizzaïolo, et EN PLUS je le VEUX capé et collanté. Non mais.



Je me préparais donc à cracher des insultes bien senties, à base de « vermine », « bidet » et « rogaton », mais, alors que j’entrouvrais la bouche le signal sonore a retenti, et les portes se sont refermées, débloquant mon doigt.



Impression que l’acier me déchire la peau et la retourne sur le pouce.



Je m’adosse sur les strapontins, porte mon doigt meurtri au niveau de mes yeux et louche dessus. Des questions fusent, des bras se tendent pour me relever, mais je n’y prête pas attention. Au niveau de la seconde phalange, mon pouce est tout plat, et le bout est tout gonflé, comme une boule. On dirait vraiment un doigt de Toon.



Je remercie mes deux Chevaliers, souris et rassure. Non je ne vais pas tomber dans les pommes, non je ne vais pas vomir, et oui je vais aller voir un médecin tout de suite en arrivant.

Je m’assois sur le strapontin et regard la vitre. Le petit autocollant « Ne mets pas tes doigts sur la porte, tu risques de te faire pincer très fort » me nargue. Petit lapin rose, avec 9 ou 10 doigts, j’aurai ta peau et je me ferai un protège-oreilles avec !