Belliqueuses fournitures de bureau

Une semaine de travail et le constat est passablement inquiétant. Le nombre de plaies et de bleus acquis dans ce laps de temps dépasse bel et bien la moyenne habituelle.



Passons mon problème d’appréhension du monde matériel. Il est vrai que je me prends quotidiennement lampadaires, portes, crémones de fenêtres, murs, coins de tables et autres obstacles solides dans la tête. C’est normal. Il en a toujours été ainsi. N’ayant pas encore assimilé que je ne peux pas physiquement passer à travers pierres et métaux, je prends les virages trop serrés, et bing le mur. A tel point que lorsque j’étais petite, mes parents me fixaient un casque à boudins sur la tête afin que je cesse de me triple-cogner mes bosses et mes bleus et de m'assommer.



Si j’ai assimilé que c’était donc moi qui agressais systématiquement les portes de placard et vitres trop bien nettoyées en me jetant sur elles, il en est différemment depuis le début de la semaine dernière.



Ce n’est pas moi qui projette mes petits doigts délicats dans la pince du classeur juste quand celle-ci se referme. Ce n’est pas moi qui positionne la pulpe du doigt de telle façon que la feuille querelleuse le tranche. Ce n’est pas moi qui fais exprès de glisser ma main dans un dossier dont les pattes des vilaines agrafes venimeuses n’attendent qu’un peu de chair à perforer.

Alors j’ai enquêté. Et cela s’annonce encore plus fourbe : j’ai la quasi certitude que le pied de table n’est pas là par hasard, que la table est sciemment trop basse par rapport à la chaise que c’est pour ça que je me cogne les genoux à chaque fois que je m’assoie, que l’armoire se déplace bel et bien pour que quand je me lève puis virevolte je ne puisse pas ne pas me la prendre en pleine tête.



Et cela expliquerait cette rébellion de calculatrice qui n’affiche jamais le bon total… Calculatrice, je sais que c’est toi l’instigatrice de cette mutinerie. Alors je vais être claire. Toi et moi, demain, 10 heures, en combat singulier. Je te laisse le choix des armes.

La ronde des chiffres

362,47... 476,18... 936... 614,98... 512,02...1245,34... 2327,11... 19.837,25... 443,16... Je compte, recompte, vérifie, recompte… Mais il me semble que cette satanée calculatrice n’obéit à personne. J'ai beau faire, jamais deux totaux ne sont identiques.

Je me gratte la tête, peste, me mords les lèvres, gratte le plateau du bureau tout en double-croisant les jambes et récitant des formules magiques. Rien n'y fait. Aucune magie ne peut résoudre les problèmes de compta humains. Je reprends la liste. Une addition à 42 nombres, est-ce si difficile ? Oui. Surtout quand les dits-nombres ont plein de chiffres à l'intérieur, plein de virgules, plein de points, plein de points virgules. Décimale, trois chiffres, et mes sous totaux ? Et la racine carrée de l'indice INSEE du demi-loyer, charges déduites, vous la voulez avec ou sans APL ?!!

En face de moi, je sens bien que Gwendoline m'observe. Garder une contenance, rougir avec le sourire. Tirons légèrement la langue, comme une élève appliquée, et non pas comme une cancre souffrant le martyr.

"J'étais pas si mauvaise, en 6ème, pourtant..." Enfin, juste avant d'entamer les fractions... Quoique je m'en tirerais peut-être mieux avec des fractions, maintenant que j'ai compris. Non ? Pas de fractions ? Bon... 342,47 + 476,18 +936 + 64,98... §£µ**://$/!@{#¤!! Le "1" ne marche pas. Pourquoi la touche du "1" ce cette maudite calculette de mes attributs sécrétionneurs de spermatozoïdes que je n'ai pas ne marche pas ?!

Saint Compta, Priez pour moi... Quand je pense que certains multiplient les pains alors que je ne suis même pas capable d'additionner 42 nombres...

Je compte, recompte, vérifie... Instant magique, le temps s'arrête, je les regarde et leurs totaux, fièrement affichés, me sourient. OUI ! Instant de grâce, ça correspond ! Alors est sortie de ma princière bouche la petite tonalité, courte, brève, mais puissante "hîîî !". Juste au moment où tout le monde avait décidé de passer justement par là. Regards effarés.

La phrase de trop, quoi.

Rendez-vous du soir, espoir !

09h00. Réveil difficile ce matin. Les paupières gonflées et rouges, je suis maquillée comme un raton laveur. Charmant. 09h54. Rien de neuf dans la boîte aux lettres. 10h05. Je suis à deux pas de la porte de l’agence immobilière pour leur remettre en mains propres mon congé. 10h10… 10h15… 10h20… Dur de se résigner. Je prends une grande inspiration, fige mon habituel sourire, rentre d’un pas décidé et entame la conversation.

Eulalie, masquée - Bonjour Gwendoline ! Je venais vous dire que les peintres sont venus hier matin s’occuper de ma porte, maintenant elle est nickel. Et je voulais aussi vous annoncer une mauvaise nouvelle…
Gwendoline, inquiète - Mauvaise nouvelle pour vous ou pour moi ?
Eulalie, franche - Pour moi ! Je n’ai pas retrouvé de travail, j’arrive en fin de droits et je n’aurai bientôt plus d’argent pour payer mon loyer.
Gwendoline, intéressée- Vous cherchez du travail Eulalie ?
Eulalie, évidence - Oui.
Gwendoline, intéressée- Je cherche une assistante. Ça vous intéresse ?
Eulalie, étonnée - O… Oui !
Gwendoline, pressée - Vous pouvez revenir ce soir à 19 heures ?
Eulalie, abassourdie - Oui
Gwendoline, souriante - A ce soir, alors.

19 heures. Je n’en reviens toujours pas. J’essaie de tempérer mon enthousiasme. Et c’est donc presque persuadée que ça ne marchera pas que je rentre pour la seconde fois de la journée dans ce bureau.

Il s’agit d’un échange de bons procédés. Elle a besoin de quelqu’un de confiance, de disponible, de sérieux, tout de suite. Moi j’ai besoin de temps pour me retourner, trouver un boulot qui m’intéresse, mais j’ai aussi besoin d’argent pour mon loyer et mes factures. Gwendoline m’a exposé le poste, les conditions, les horaires, le salaire.

Je commence lundi.

Je vais quand même demander si je ne peux pas avoir une ristourne sur le loyer…

Sergio du matin, Eulalie chagrin

Knock knock.
(grmlgrmlrrlll)
Knock knock knock !
(Grmlrlll 9heures du mat’ ?!!)
Non elle est pas là.
(Beuh !! Si chuis là)
T’façon elle est jamais là.
(?)

Je me lève, et je ne bouscule personne, comme d’habitude. Je manque de me casser une patte dans l’échelle, comme d’habitude. Petits pas de loup jusqu’au bloscope (c’est le mot savant pour œil de boeuf ou Judas) pour regarder qui ose troubler mon sommeil de si bon matin, et surtout QUI peut affirmer « T’façon elle est jamais là ». Oooooo Sergio ? Sans croissants ?!!

Dilemme. Mon joli serrurier gay est de retour pour peindre le pan de ma porte et refaire une ch’tiotte moulure et moi, comme toutes les Belles au Bois Dormant, au réveil, j’ai le cheveux hirsute, l’œil collé, la marque des pyrogravure de l’oreiller sur le côté droit. Définitivement non exposable, donc.

Plan d’urgence. Douche, séchage, « Ooo Sergio ! Bonjour ! Je ne vous avais pas entendu ! » crème, dents, maquillage, « Bonjour Sergio ! Vous êtes là depuis longtemps ? Je ne vous avais pas entendu ! », sous-vêtements, fringues, « Sergio ? Ah, oui, repeindre le pan de la porte !! J’avais complètement oublié ! Vous allez bien ? », parfum, cheveux, pull, clé, « Ooh ! Bonjour Sergio !», sac, portable. Et porte.

« - Bonjjjj… ??? Sergio ?!!! Bé ?!! L’est où ?!! Grml… »

La première couche de peinture est OK. Reviendra-t-il pour une seconde ?

Le vide devant soi

Je suis arrivée à Paris au mois de mai 2002, un contrat de travail signé en poche, je souriais tellement que j'en avais mal à la mâchoire. J'ai été virée en février 2003, les poches remplies de stylos et de post-it volés, j'ai tellement serré les dents pour ne pas pleurer que j'en avais mal à la mâchoire.



Les mois ont passé et je n’ai pas réussi à trouver un travail dans ce qui me plaît. J’ai repoussé l’échéance au maximum, pour ne pas retourner vivre chez mes parents.



« Je préfère que tu rentres chez toi, je ne veux pas que tu troubles la quiétude du service. Tu prends tes affaires sur ton bureau, et tu t’en vas. Reviens après demain. Je te fais confiance : reste digne. »
Telles ont été les paroles du supérieur de mon supérieur (on ne plaisante pas avec la hiérarchie) après m’avoir virée comme une moins que rien. Se prendre un coup de poing d’une violence inouïe, par surprise, (la veille j’étais un élément, en plus d’être irréprochable, très prometteur) mais surtout, ne pas pleurer. Rester digne. Etouffer la souffrance, ne surtout pas faire d’esclandre. Pauvre con.

S’entendre dire que les compétences ne sont pas en cause. « Alors pourquoi ? » Assister les yeux écarquillés à un déballage de mensonges. Horaires de travail non respectés, impertinence, insubordination, et homophobie. C’est vrai ; travailler de 10h à 20h30 avec une heure de pause déj, c’est se foutre de la gueule du monde quand les autres se pointent à 11h et partent à 17h30. C’est sûr, dire ce qu’on pense quand l’autre insiste pour savoir, et surtout avoir raison, c’est de l’impertinence. C’est évident, dire à mon supérieur qu’il va trop loin quand il insulte et menace un prestataire, c’est de l’insubordination ; j’aurais dû lui passer son coup de poing américain et préparer ma salive. C’est certain, écouter son supérieur pendant la pause déj parler de ses lavements, de la taille du sexe de sa dernière conquête, de détails techniques, le consoler quand le « Différent » décide de le quitter, le défendre envers et contre tous, c’est de l’homophobie.

Comment peut-on être amené à mentir à ce point ? Comment peut-on décider de virer une personne sur la seule bonne fois de trois langues de putes arrivistes sans chercher à interroger les autres ?

Sans les pardonner, j’ai pitié d’elles, de leurs vies minables, de leurs coups bas, de leur violence sournoise, de leur laideur. Je me réjouis de ne rien avoir à me reprocher. Mais ce n’est pas ça qui fera que je me sentirai mieux. Ce n’est pas ça non plus qui paiera mon loyer, mes factures, ma vie.



« (…) Mais arrête de t’apitoyer Eulalie ! Avec ce que tu as travaillé, tu toucheras le chômage. Et puis tu retrouveras un travail. Le marché de l’emploi n’est pas si bouché ! (…) » Les mots de mon ex-supérieur de supérieur, quémandant un merci pour les jolies vacances payées qu’il m’offre.

Hé bien non, sombre con, je n’ai pas réussi à retrouver un travail. Et ce soir, je suis en train de rédiger la lettre pour rendre mon appartement, résilier mes abonnements téléphoniques, électrique, assurance. Dans un mois, j’aurai vidé mon appartement, cédé mes meubles, fermé les cartons.



Fermez le ban. Ce soir j’ai rendu les armes.