« J’ai même acheté une seconde carte mémoire, je vais pouvoir faire 800 photos ! »
A première vue, rien de fantastique dans cette phrase. Trois mots de trois syllabes, un nombre, un point d’exclamation. La belle affaire ! Pourtant, il est des situations effroyables qui commencent de la sorte. Un assemblage de mots qui paraît anodin, parfois à tel point qu’on ne se donne même pas la peine de ponctuer la phrase de l’interlocuteur par un sourire ou un hochement de tête. Alex Proyas himself a dû dire un truc du genre « Tiens, je vais réaliser un film » avant de commettre "Dark City". Des mots très simples qui font basculer le cours normal des choses. Sujet-verbe-complément- virgule -sujet-verbe-complément- point-d’exclamation.
Cette phrase n’est ni une information ni un renseignement. C’est une intimidation. Une menace. Un ultimatum. C’est un déterrement unilatéral de la hache de guerre engendré par un esprit malade. C’est dangereux. Et quand on en a pris conscience, c’est qu’il est déjà trop tard.
Au début, une simple réflexion. « Je n’avais jamais remarqué qu’il portait ce drôle de bracelet en cordelette tressée noire».
Et puis je me rends compte que la grosse breloque au bout de la cordelette semble animée d’une volonté propre. Ce truc s’anime et se colle sur le visage de l’autre côté du bras. On dirait un genre de cyclope dont l’œil grossit et rétrécit à volonté. De temps en temps, il envoie des éclairs qui aveuglent. Je n’ose rien dire. Si ça se trouve, en plus d’être la breloque la plus laide du monde, ça mord.
Ensuite, je n’arrive plus à défaire mon attention de ce drôle d’œil qui m’observe. Et c’est là que je remarque qu’il n’observe pas que moi, mais aussi les autres.
Après, des sensations enfouies dans ma mémoire remontent à la surface. Vieilles impressions… Je perds quelques poignées d’années, me voilà petite avec une robe rose à frou-frous et un coup de soleil sur le nez. Le côté droit du visage de ma mère est caché par un boîtier noir avec un œil. Je suis au milieu d’un parterre de géraniums, sous l’enseigne en fer d’un boucher-charcutier breton. « Allez, on la double !! Tu es si mignonne avec ton petit nez rouge au milieu des géraniums rouges ! Un sourire pour la photo, ma chérie ! »
Enfin, mon cerveau réunit toutes les pièces à convictions… « Seconde carte mémoire »… « 800 photos »… « Éclairs qui aveuglent »… « Un sourire pour la photo… »
Voilà. Exactement comme je le disais. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard. La machine était lancée. Numérinator à son œuvre. Nous posséder. Tous. Tout. De sa chaussure sur la promenade de l’Oustaou de Diou jusqu’à nos mines fatiguées, en passant par la blessure au pied de sa Belle, les fesses de Joséphine et puis le rocher, là, qui a une forme rigolote.
Ce qui m’impressionne, c’est sa capacité à trouver des trucs à photographier alors qu’il n’y a rien à photographier. Non, je ne comprends pas pourquoi ça fait une heure et demi qu’on l’attend, debout, sans rien à boire, pendant qu’il photographie sous tous les angles ce putain de rocher qui « a une forme rigolote ». Je ne comprends pas ce que ce rocher a de si fantastique. Je ne saisis pas non plus l’intérêt profond des quatorze photos qu’il a faite de la blessure de sa Douce. Je me dis que ce mec doit avoir un sens esthétique hors-norme, je me dis même qu’il faut peut-être laisser ce futur génie du visuel réaliser son œuvre. Je me dis qu’il a de la chance de voir de la beauté là où moi je n’en vois pas.
Mais ce qui me saoule, c’est qu’il ne comprenne pas, lui, pourquoi je me fâche quand, après cinq kilomètres de marche en côte sous le soleil par 40° (à l’ombre), il souhaite me prendre en photo. Je ne suis plus qu’un amas de chair dégoulinante, je sue par tous les pores de ma peau, mais aussi par les ongles et les cheveux, mon visage est écarlate de chaleur et d’épuisement. A croire que Numérinator est un vicieux qui souhaite faire passer à la postérité l’image la plus dégueulasse qu’il pourra garder de nous.
Numérinator, j’abuse, c’est vrai, tu as fait de très jolies photos de moi