Vendredi dernier, en boîte avec Joséphine. Nous dansons comme à notre habitude, c’est-à-dire comme on en a envie et sans faire attention aux gens autour de nous. Un individu s'immobilise devant moi et me dévisage longuement, sans doute histoire de calculer mon taux de baisabilité.

Il doit faire un bon mètre quatre-vingt, ultra baraque, belle gueule, t-shirt blanc moulant et gros biceps. Jusqu’ici, tout va bien. A voir la façon dont il marche les jambes écartées, je conclus qu’il a dû attacher son cheval au porte-vélos qui est dehors. Là, déjà, c’est moins bien. Il semble être un champion olympique du « sourcil droit sur œil droit et sourcil gauche en haut avec sourire en coin ». Une figure très technique qui lui a sûrement valu des heures de travail devant le miroir de sa salle de bain. Nelson serait fier de ce beau gabarit, moi j’ai plutôt envie de fuir. Mais c'est le pote du pote de Joséphine, je décide d'être polie.

Inconnu, sûr de lui - Salut, moi c'est Bingo.
Lilli, hébétée - Hein ?

Je reste interdite devant la stupidité de ce surnom. J’imagine rapidement les situations dans lesquelles on a pu l’affubler de ce sobriquet ridicule. Est-il le tenant du titre de Champion de Loto de la commune de Trifouillis les Oies ??

Bingo, donc, patient - Moi c'est "Bingo"
Lilli, polie - Enchantée, Lilli...
Bingo, blasé - Tu habites où ?
Lilli, polie et re polie - 3/4 du temps à Paris
Bingo, excité - Nan !! Moi aussi !! Chuis pompier, j’sauve des vies

Cette dernière phrase me laisse perplexe. Me suppose-t-il donc suffisamment idiote pour devoir m’expliquer ce qu’est un pompier ? Ou essaie-t-il de se persuader lui-même ?

Souhaitant sans doute combler le silence que je lui accorde en réponse à sa réplique navrante, il se colle à moi et me fait sentir son entrejambe. Je pose ma main sur son ventre, et sens d'un coup son estomac se durcir : le dragueur de troisième zone, toujours aussi sûr de lui, est en train de contracter ses abdos. Je soupire devant cette accablante technique de vente et le repousse fermement.

Lilli, diplomate mais ferme - Je préfère danser seule
Bingo, vexé et un peu énervé - T'es canon mais t'es trop chiante !

« T’es canon mais t’es trop chiante »… Misère…

Dix respirations abdominales plus tard, j’ai récupéré ma bonne humeur habituelle. Quand, sans même sonner les trois coups, le Bingo fait un retour triomphal à base de chute de whisky coca sur mon joli top blanc. La colère remonte d’un coup, et je lui hurle des insanités. En guise de réponse, il prend mon bras et sort sa langue afin de le lécher. Lilli, respiration abdominale, respirations adbominnnn… J'explose, arrache violemment mon poignet délicat de sa grosse main moite de brutasse lobotomisée et vais aux toilettes rincer ce qui peut l’être.

Joséphine me rejoint aux toilettes et me rapporte la discussion que Bingo et elle ont eu sur la piste après l’épisode du « chuis pompier-j’sauve-des-vies »

Bingo, étonné - Qu’est ce qu’elle a ta copine, elle est lesbienne ou quoi ?!!!
Joséphine, protectrice - Non mais attends pour qui tu te prends ? Tu crois que parce que t’as une belle gueule tu peux toutes te les faire ? Ben non… De toute manière, avec elle, tu n’as absolument aucune chance, tu joues pas dans la bonne catégorie, là.
Bingo, joueur - Attends, ta copine, si j’veux, dans une heure je me la soulève !!
Joséphine, hilare - Pari tenu. Dans une heure. Mais attention, à la régulière : tu la forces pas, tu la saoules pas.

Ce mec est une caricature. Ou alors il prépare un rôle… Je retourne danser. Le sous-doué revient à la charge. Et là, d’un ton sérieux voire solennel, il prononce ces mots magnifiques, avec son timbre le plus grave, le plus suave :

Bingo, ranger du risque - J'te fais peur ?
Lilli, glaciale - Oui, c’est exactement ça, tu me fais peur. Vois-tu, la connerie humaine est, je pense, ce qu’il y a de plus effrayant sur terre, puisque sans limite. Et il faut admettre que tu bats des records dans ce domaine. Alors oui, OUI, je suis terrorisée.
Bingo, crise d’ado style - Ouais, c'est ça, chuis con, c'est génétique, il paraît que mes parents aussi...
Lilli, enfonce le clou - Mais ça c’est pas un problème, y’a des solutions à tout ! Tu peux être con de naissance, mais le respect ça s’apprend. Et puis tu pourrais cacher ta connerie aux yeux du monde, par exemple tu pourrais te taire ! Ton attitude est absolument hallucinante, tu sais qu'il ne suffit pas de dire "je suis pompier" pour plaire ? Tu me parles mal, tu me colles ton entrejambe comme ça au bout de deux phrases creuses et tu crois que je vais te sauter au cou, grisée par la beauté de tes abdos ?!
Bingo, poor lonesome cowboy - Meuuuuhh c'est quoi ton problèmeuuuu, pourquoi tu veux pas m’connaîtreuuuuu ?
Lilli, sur la lancée - Parce que tu ne m'as pas donné l'envie de te connaître, tu as l'air beaucoup trop con, et moi les cons, ça m'attire pas. Maintenant, tu me pompes mon oxygène, alors t’es gentil, tu te casses méditer là-dessus. Tu veux que je t’explique le mot « méditer » ou ça va aller ?"

Je déteste me sentir comme une poupée dont les hommes aimeraient ouvrir les cuisses. Une drague réussie, c’est aussi faire comprendre à l’autre qu’il/elle est un être à part. Il y a des hommes qui m’ont fait me sentir belle, désirable, même parfois intelligente. Ceux là avaient tout compris. Ceux là ont peut-être même réussi.