Où l'on apprend que Lilli ne peut RIEN faire comme tout le monde
Par Eulalie , jeudi 31 juillet 2003 à 00:00 :: Journal
Un taxi s'arrête au feu rouge, bonne nouvelle il semble libre. Quand le feu passe au vert, je lève le bras. Il passe devant moi sans même ralentir. Je peste un peu mais me reprends vite. Les taxis, ce n'est pas ce qui manque.
A peine deux minutes se sont écoulées quand je vois un flic en moto s'approcher de moi. Je porte une jupe, certes, mais tout de même pas très affriolante... Je pense à cette loi sur le racolage passif, et, comme toujours dès que je vois un uniforme, je deviens nerveuse.
Lui - C'est bien vous qui venez de commander un taxi ?
Moi – (flippée : pourquoi c'est interdit ? J'ai fait un truc qui fallait pas ?) Heu, oui...
Lui - On vous l'a arrêté là-bas, prêt du lion, venez tout de suite, il vous attend.
Sa phrase à peine terminée, il redémarre. Tant pis pour mes talons meurtris, je commence à courir, un peu effrayée par la bizarrerie de cette histoire.
J'arrive, essoufflée, sur la petite place en face du lion et de la gare du RER. Les policiers me regardent, d'un air sévère qui ne me dit rien qui vaille. Le plus grand s'approche de moi et se présente.
Lui - C'est bien vous qui avez commandé ce taxi ?
Moi - Bafouille Heu, ben, oui... Enfin, c'était peut-être pas précisément celui là, mais j'ai appelé un taxi oui tout à l'heure là-bas....heuuu
Lui - Bon, c'était bien ce taxi. Voulez-vous porter plainte ?
Coup d’œil rapide au taxi. La voiture est garée avec les warnings, un homme de type asiatique pas franchement jeune est en train de sortir tous ses papiers sur le capot, deux motards sont à ses côtés. Je reviens à mon grand policier, sans comprendre.
Moi - Comment ça, porter plainte ? Porter plainte contre qui ? Et pourquoi ?
Lui - Je vous explique. Tout à l'heure, vous l'avez appelé. Il avait le temps de s'arrêter, il n'a pas pu ne pas vous voir et sa lumière affichait qu'il était disponible. Il ne s'est pas arrêté. C'est un délit. Les taxis sont OBLIGÉS de s'arrêter et de prendre les passagers qui les appellent. En ne le faisant pas, il sait ce qu’il risque.
Je cherche les caméras. Aucune. Enfin, à priori. Pensant avoir compris que c'était une blague, je me détends et souris.
Lui - Mademoiselle ?
Moi - C'est une blague ?
Lui - (Se détend) Oui, je comprends, ça a l'air idiot. Pourquoi quatre motards arrêtent un taxi qui a juste refusé de prendre une cliente. Mais c'est notre devoir, mademoiselle. Si nous avions vu quelque chose dit de "plus grave", nous aurions agi également. Je vous le concède, le délit n'est pas grave. Mais il y a beaucoup d'abus chez les taxis parisiens. Vous, vous êtes d'ici, ce n'est pas trop grave, vous savez que des taxis, par ici, il en passe toutes les minutes. Mais pour les touristes, cela donne une mauvaise image de Paris. Alors, voulez-vous porter plainte ?
Moi - Evidemment non !
Lui – (Il regarde en direction de la voiture) vous avez de la chance, la demoiselle ne veut pas porter plainte contre vous. Elle vous évite une belle amende et un beau jugement. Vous savez ce que vous risquez, hein ?! Ce taxi est libre [il ouvre la porte] Allez-y, installez-vous, mademoiselle. Vous alliez où ?
Moi - A République.
Les gens commencent à s'attrouper en chuchotant. Ils me dévisagent. Morte de honte je rentre dans la voiture. Le grand ferme la porte après avoir délicatement décalé ma veste pour qu'elle ne se prenne pas dedans. Assise à l'arrière, je boucle fissa ma ceinture -au cas où. Mais je ne veux pas qu'il m'emmène, ce taxi ! A cause de moi il s'est fait arrêter, si ça se trouve il va m'emmener avec lui dans le repère de la mafia chinoise et les gens mangeront mes restes dans des vieilles soupes aux vermicelles !
Le conducteur s'installe au volant. Le grand passe la tête par la vitre et dit : "Vous avez intérêt à bien vous occuper d'elle. Je vous rappelle qu'elle vous évite une interdiction de rouler. D'ailleurs, je serai vous, je lui ferai même une jolie ristourne pour la remercier. (Me regarde) Vous allez à République c'est ça ? On va vous ouvrir la route. Bonne soirée !"
Je donne l'adresse au taxi qui ne m'a toujours pas regardée. Dehors, une vingtaine de personnes nous regardent toujours. Les motards nous ouvrent la route. Mais ils ne s'en contentent pas. Non. En plus, ils nous escortent ! Me voila donc à bord de ce taxi, deux motards devant nous, deux motards sur les côtés. Ce n'est pas la longueur du parcours qui me fait souffrir, mais plutôt le fait qu'à chaque feu rouge, tout le monde nous regarde. Le grand semble prendre un plaisir bizarre à me saluer à chaque fois qu'il le peut. À Châtelet, il me fait enfin le salue final. A présent, je suis seule. Seule avec le taxi. Brrr...
L'homme s'explique dans un français très approximatif. En gros, je comprends qu'il avait une course importante à faire. Je l’écoute quand tout à coup je me rends compte qu'il tourne à un endroit où d'habitude on ne tourne pas. Un second frisson d'effroi me parcourt le dos. On arrive dans une petite ruelle qui débouche sur une petite place. Là, c'est sûr, on n’est pas du tout sur le chemin de République. Le taxi s'arrête, met les warnings. Il me dit qu'il revient. Ça y est ! Il va revenir avec des baraques et un chien pour me forcer à rentrer dans cet immeuble bizarre ! Je ne veux pas finir en soupe de vermicelles !! Je le savais pourtant, je voulais pas rentrer dans ce taxi, et pourquoi les motards ne m'ont pas escortée jusqu'à destination d'ailleurs ?!! On retrouvera jamais mon corps... -sanglots-
Je suis en train de repousser les assauts de deux touristes allemands qui veulent monter quand un homme d'origine également asiatique vient s'asseoir au volant. Il allume le contact et me lance "République, c'est bien ça ?"
L'homme qui est monté n'est pas le premier asiatique. Le premier homme était d'un âge franchement avancé ; son remplaçant n'a même pas de cheveux gris. Alors à moins que l’objet de sa course ait été de se passer un coup de marqueur sur les tifs et resserrer les trombones de son lifting, non, l'homme qui a repris le volant n'est pas mon conducteur.
Je me fais donc toute petite à l'arrière, en me répétant "Ne laisse surtout pas voir que tu as remarqué la Chose. Prends un air détendu".
5 minutes plus tard, j'étais arrivée à destination.
Entière.
Intacte.
Et mes 20 euros toujours en poche.